La visite effectuée à Alger, le 24 août écoulé, par le Premier ministre malien Abdoulaye Maïga marque un tournant dans les relations entre l’Algérie et le Mali. Reçu par le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, le chef du Gouvernement malien était porteur d’un message du président de la Transition, Assimi Goïta, qui a accepté le principe d’une visite officielle en Algérie. Ce déplacement consacre politiquement la fin d’une crise qui avait atteint, en 2025, son point le plus aigu.
Par Hacène Nait Amara
Au sortir de son audience, Abdoulaye Maïga a insisté sur l’Histoire commune des deux pays, présentée comme un « point de départ » pour s’inscrire dans la marche de la modernité et du progrès. Il a aussi repris une formule du président Tebboune selon laquelle l’Algérie et le Mali ne peuvent « changer la réalité géographique, ni s’en éloigner ». Cette référence vaut presque doctrine : les deux pays restent liés par plus de 1.300 kilomètres de frontière, par les mêmes menaces sécuritaires et par des circulations humaines et économiques anciennes.
Aux origines d’une crise
progressivement installée
Pour comprendre la portée de cette visite, il faut revenir sur une crise qui ne s’est pas nouée en un jour. L’incident du drone, dans la nuit du 31 mars au 1er avril 2025, en a constitué le paroxysme, non le point de départ. Les tensions étaient apparues bien auparavant, dans un Sahel en pleine recomposition et au moment où Bamako redéfinissait sa stratégie intérieure comme ses alliances extérieures.
A partir de 2023, la reconquête par l’armée malienne de plusieurs positions dans le nord du pays, jusqu’à Kidal, avait modifié les rapports de force. Dans le même temps, Bamako se montrait de plus en plus critique à l’égard du rôle joué par l’Algérie dans le dossier du Nord-Mali. La réception à Alger de représentants de mouvements maliens et de personnalités critiques envers le pouvoir malien avait nourri le soupçon d’une ingérence. Le rappel de l’ambassadeur malien en décembre 2023 avait rendu cette défiance publique.
La rupture de janvier 2024 autour de l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali, issu du processus d’Alger et signé en 2015, devait approfondir le différend. Pour Bamako, cet accord ne répondait plus aux nouvelles réalités du pays ni à l’objectif de restauration de l’autorité de l’Etat. Pour Alger, il demeurait un cadre destiné à préserver l’unité du Mali tout en maintenant un dialogue avec les mouvements du Nord susceptibles d’être intégrés à une solution négociée.
De la divergence stratégique à la crise ouverte
Derrière cette controverse se dessinait une divergence plus fondamentale sur la méthode. L’Algérie avait historiquement privilégié une approche combinant intégrité territoriale, médiation politique et lutte contre les organisations terroristes. Le pouvoir malien, engagé dans une reconquête militaire du Nord et une redéfinition de ses partenariats, entendait replacer cette question dans le cadre exclusif de sa souveraineté. Ce que l’un considérait comme une médiation utile pouvait dès lors être interprété par l’autre comme une intrusion.
L’incident du drone devait transformer cette divergence en crise ouverte. Alger affirma avoir abattu un appareil militaire ayant pénétré son espace aérien près de Tin Zaouatine. Bamako contesta cette version et soutint que l’appareil évoluait sur le territoire malien. Le Mali, rejoint politiquement par le Burkina Faso et le Niger au sein de l’Alliance des Etats du Sahel, rappela son ambassadeur à Alger. L’Algérie rappela à son tour ses représentants au Mali et au Niger et différa la prise de fonction de son ambassadeur au Burkina Faso. La fermeture réciproque des espaces aériens porta ensuite la tension à un niveau inédit.
La géographie finit par imposer ses contraintes
La crise a révélé les limites d’une confrontation durable. Pour l’Algérie, le Mali appartient à sa profondeur stratégique méridionale. La lutte contre les groupes terroristes, les trafics d’armes et les réseaux criminels ne peut être pensée efficacement sans coopération de part et d’autre de la frontière. Pour Bamako, l’Algérie reste un voisin incontournable, une puissance militaire régionale et un acteur diplomatique expérimenté sur les questions sahéliennes. La crise avait donc fini par opposer deux pays dont les intérêts sécuritaires demeuraient étroitement imbriqués.
C’est dans cette contradiction qu’il faut chercher la logique de la sortie de crise. La géographie n’efface pas les divergences, mais elle oblige à les contenir. Elle transforme la sécurité frontalière, la circulation des personnes et des biens, la lutte contre le terrorisme et la stabilité du Nord-Mali en intérêts permanents, indépendants des conjonctures politiques.
Le 10 juillet 2026, les deux capitales ont franchi une étape décisive avec le retour de leurs ambassadeurs et la réouverture des espaces aériens. Le 9 août, le Premier ministre algérien Sifi Ghrieb, chargé par le président Tebboune, s’entretenait par téléphone avec Abdoulaye Maïga. L’invitation adressée au chef du Gouvernement malien a conduit à la visite du 24 août, qui porte désormais le dialogue au niveau politique supérieur.
Normaliser sans effacer les divergences
Il serait toutefois excessif de conclure que tous les différends ont disparu. Le Mali n’est pas revenu sur la dénonciation de l’Accord d’Alger et poursuit ses orientations au sein de l’Alliance des Etats du Sahel. L’Algérie continue de défendre une doctrine fondée sur l’intégrité territoriale des Etats, la non-ingérence, la coopération régionale et la recherche de solutions politiques lorsque celles-ci sont possibles.
La réaffirmation, par le président Tebboune, du principe de non-ingérence répond directement à l’un des griefs apparus au cours de la crise et offre un terrain de convergence avec Bamako comme avec les autres Etats de l’AES, qui ont fait de la souveraineté un axe central de leur discours politique.
Cette évolution intervient dans un Sahel très différent de celui de 2015. Les architectures de sécurité et les alliances se sont recomposées, tandis que groupes terroristes et trafics transfrontaliers restent actifs. Dans un tel contexte, toute rupture entre voisins constitue un avantage objectif pour les acteurs qui vivent de l’absence de coordination.
Au-delà de la sécurité, l’enjeu économique
La relation algéro-malienne ne peut toutefois être réduite au seul impératif sécuritaire. La coopération économique et commerciale est appelée à jouer un rôle déterminant. Les régions frontalières, longtemps perçues comme des espaces de vulnérabilité, peuvent devenir des zones d’échanges et de développement. Transport, énergie, infrastructures et commerce légal peuvent donner au partenariat une assise plus solide.
Pour l’Algérie, cette orientation rejoint l’ambition de renforcer ses connexions avec le Sahel et l’Afrique subsaharienne. Pour le Mali, elle peut contribuer au désenclavement et à l’ouverture de nouveaux débouchés vers le nord du continent. Transformer la frontière d’une ligne de risque en espace de coopération serait l’un des effets les plus structurants d’un partenariat renouvelé.
Le retour d’un récit historique commun
Le discours d’Abdoulaye Maïga a enfin replacé les rapports bilatéraux dans une profondeur historique. En citant Madaure et Tombouctou comme anciens foyers du savoir, le Premier ministre malien a choisi d’évoquer ce qui précède les crises contemporaines : une mémoire africaine commune et une même aspiration à la souveraineté et au progrès.
Ce changement de registre est significatif. Aux accusations, rappels d’ambassadeurs et fermetures d’espaces aériens succèdent les thèmes du savoir, de la dignité africaine, du développement et de la coopération. Il ne s’agit plus de prolonger le contentieux, mais de construire une relation adaptée à la nouvelle configuration sahélienne.
Un partenariat à redéfinir dans un Sahel transformé
La visite du 24 août apparaît ainsi comme un point de bascule. Elle ne ramène pas Alger et Bamako à la relation qui prévalait avant 2023 ; le Mali a changé, le Sahel aussi. Elle ouvre plutôt la possibilité d’un partenariat redéfini, adapté aux nouvelles réalités de la région. L’éventuelle visite officielle d’Assimi Goïta en Algérie pourrait en constituer l’étape suivante.
La crise aura aussi rappelé la force des déterminants permanents. La géographie, la sécurité et les intérêts partagés ont fini par reprendre le dessus. Le défi est désormais de transformer cette nécessité en coopération durable, dans un Sahel où la stabilité du Mali, la sécurité de l’Algérie et l’équilibre régional sont plus que jamais interdépendants.
H. N. A.




