La visite officielle en Algérie du Premier ministre vietnamien, Pham Minh Chinh, constitue un moment charnière dans l’évolution des relations entre Alger et Hanoï. Longtemps construites sur une mémoire partagée de luttes anticoloniales et de solidarités politiques, les relations entre les deux pays entrent aujourd’hui dans une phase de redéfinition stratégique. Cette séquence diplomatique ne peut être réduite à une succession de gestes protocolaires : elle révèle une ambition claire, celle de transformer une relation historiquement symbolique en un partenariat économique, industriel et technologique structuré, fondé sur des intérêts concrets et des mécanismes opérationnels.
Par Hacène Nait Amara
La Dans un contexte international marqué par la recomposition des équilibres géopolitiques, la fragmentation des chaînes de valeur et la compétition autour de l’accès aux ressources, l’Algérie et le Vietnam cherchent à repositionner leur coopération comme un levier de souveraineté économique. L’énergie s’est imposée comme la colonne vertébrale de ce rapprochement. Les échanges entre responsables des deux pays ont mis en lumière l’ambition de bâtir une coopération durable dans les hydrocarbures, le gaz naturel liquéfié (GNL), le gaz de pétrole liquéfié (GPL), les énergies renouvelables et l’hydrogène vert. À ce titre, le partenariat entre Sonatrach et PetroVietnam apparaît comme un pilier structurant d’une relation appelée à s’inscrire dans le temps long, articulant sécurité énergétique, transfert de compétences et complémentarités de marché.
Au-delà de l’énergie, les secteurs minier et industriel occupent désormais une place centrale dans l’agenda bilatéral. L’Algérie affiche sa volonté de valoriser ses ressources naturelles en les intégrant dans des chaînes de transformation locales, tandis que le Vietnam cherche de nouveaux relais de croissance et d’implantation industrielle à l’étranger. Les discussions ont porté sur la modernisation du cadre réglementaire algérien, les incitations à l’investissement étranger et la mise en place de projets industriels conjoints. La 13e session de la Commission mixte algéro-vietnamienne a constitué, dans ce contexte, une étape clé, en identifiant des axes concrets de coopération : numérisation industrielle, recherche et développement, formation spécialisée et échanges de savoir-faire entre entreprises publiques et privées.
Cette dynamique économique s’est appuyée sur un socle politique consolidé. L’audience accordée par le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, au Premier ministre vietnamien a donné une portée stratégique aux échanges. La décision de promouvoir la relation bilatérale au rang de partenariat stratégique marque un changement de nature : l’Algérie s’impose comme un partenaire prioritaire du Vietnam sur le continent africain, tandis que Hanoï s’affirme comme un acteur asiatique clé dans la stratégie de diversification diplomatique et économique algérienne. Ce repositionnement dépasse le cadre bilatéral : il s’inscrit dans une relecture des équilibres Sud-Sud et dans une volonté partagée de peser davantage dans les fora régionaux et internationaux.
Mais ce tournant ne peut se comprendre sans sa dimension mémorielle. L’inauguration à Alger d’une stèle dédiée à Hô Chi Minh, dans la commune de Raïs Hamidou, a rappelé que la relation entre les deux pays repose sur une fraternité forgée dans l’histoire. Ce geste symbolique, accompagné d’un accueil populaire, a mis en évidence l’importance accordée à la mémoire comme fondement d’une coopération tournée vers l’avenir. Les échanges autour de la valorisation du patrimoine historique, de la coopération muséale et de la recherche scientifique témoignent de la volonté de préserver ce capital symbolique tout en le transformant en outil de coopération active.
La visite a également révélé l’élargissement du champ de la coopération vers des secteurs émergents : numérisation, technologies de l’information, innovation, formation professionnelle et économie verte. Le jumelage entre la wilaya de Batna et la province vietnamienne de Dien Bien illustre cette nouvelle approche décentralisée, fondée sur l’expérimentation locale, le transfert de compétences et la mise en œuvre de projets concrets à l’échelle des territoires.
Derrière les déclarations officielles, cette visite marque ainsi une inflexion stratégique majeure. Alger et Hanoï ne se contentent plus d’entretenir une mémoire commune : ils cherchent à en faire un levier de développement économique et de positionnement géopolitique. Accords énergétiques, projets industriels, partenariats universitaires et coordination diplomatique esquissent les contours d’une relation repensée. Ce dossier se propose d’analyser cette nouvelle séquence, ses enjeux, ses promesses et ses limites, à l’heure où l’Algérie et le Vietnam tentent de transformer leur passé partagé en un avenir commun structuré.
H. N. A.




