La transition monétique algérienne connaît une accélération historique. Après plusieurs années d’investissements, le premier semestre 2025 confirme la montée en puissance des paiements numériques, nous explique Assia Benchabla-Queiroz, administrateur GIE Monétique : hausse des transactions, essor du mobile, généralisation progressive de l’interopérabilité et renforcement de la sécurité. Le GIE Monétique, bras technique et stratégique du système de paiement national, pilote ce mouvement avec une ambition claire : bâtir une infrastructure souveraine, fluide, interconnectée et résiliente, capable d’accompagner la réduction du cash au profit des moyens de paiement modernes. Au cœur de cette transformation, le paiement mobile s’impose comme principal canal d’accès des citoyens au numérique financier, dynamisant les usages quotidiens et posant les bases d’un marché du e-commerce plus mature. L’interopérabilité effective, l’intégration progressive de toutes les banques, l’extension du sans-contact et la montée en puissance du SoftPOS constituent les piliers de la feuille de route 2025-2026. Dans un contexte de mutation économique, la stratégie repose sur une double exigence : inclusion et souveraineté. Objectif : un système national de paiement fédérateur, sécurisé et massivement adopté, où chaque transaction renforce transparence, confiance et modernisation économique.
Entretien réalisé par par Hacène Nait Amara
Quel bilan dressez-vous de l’activité du GIE Monétique sur les six premiers mois de 2025, en particulier concernant l’évolution des paiements électroniques en Algérie ?
Le premier semestre 2025 confirme la montée en puissance des paiements numériques en Algérie. Les indicateurs sont au vert : hausse continue des transactions électroniques, montée en charge du paiement mobile, meilleure disponibilité des infrastructures, et réduction progressive des irritants techniques.
Le GIE Monétique a concentré ses efforts sur trois axes : consolider le référentiel fonctionnel technique et sécuritaire interbancaire, renforcer les mécanismes d’homologation et de conformité, améliorer la performance du système de paiement électronique notamment les switchs nationaux (paiement carte et paiement mobile) monétique afin d’assurer une disponibilité 24/7 et des SLA homogènes. Les résultats sont visibles : plus d’usages, plus de confiance, plus de fluidité. Le système progresse vers un modèle centralisé, souverain et harmonisé, capable d’accompagner la migration du cash vers le digital.
Sur les chiffres, une augmentation appréciable en volume et en valeur a été enregistrée notamment pour le paiement de proximité pour lequel une prévision à fin décembre 2025 est estimée à environ 80% pour les volumes et 99% pour les valeurs. Nous avons aussi constaté une augmentation du montant moyen des paiements qui est passé de 7800 DA en 2023 à 7900 en 2024 et 8900 DA en 2025, cela dénote le gain de confiance qu’a connu le paiement électronique aux yeux des citoyens.
Le paiement mobile a connu une croissance impressionnante en 2024, avec plus de 36 millions de transferts P2P enregistrés. Quelles sont, selon vous, les raisons principales de cette adoption rapide par les citoyens ?
Le transfert d’argent entre particulier est un service d’appui, nous concentrons nos efforts sur le paiement par mobile. Avec plus de 58,5 millions de transactions de paiement effectuées en 2024, avec une progression estimée à 34% à fin 2025, le paiement mobile est devenu la principale porte d’entrée du citoyen vers le paiement électronique. Le paiement mobile a trouvé sa place en complémentarité totale avec le paiement par carte. Ce succès repose sur quatre leviers : l’instantanéité, adaptée aux usages du quotidien, la simplicité, qui a levé les barrières technologiques, l’accecibilité aux petites bourses, qui a levé les barrières psychologiques, et la sécurité, garantie par l’authentification forte exigée par le GIE Monétique.
Vous avez récemment lancé l’interopérabilité des paiements mobiles, une étape majeure pour le secteur. Quelles ont été les principales difficultés techniques ou réglementaires rencontrées pour parvenir à cette intégration du «switch monétique» ?
L’interopérabilité a été l’étape la plus exigeante du chantier. Elle a nécessité : la standardisation des spécifications interbancaires, la mise en conformité avec les référentiels technique, fonctionnel et définis par le GIE Monétique, le renforcement des contrôles de sécurité (MFA, anti-rejeu, traçabilité, chiffrement, règles de lutte anti-fraude), et l’intégration fluide dans le switch national, en temps réel, sans dégradation des performances.
Son aboutissement a un impact majeur : toutes les banques, un seul langage transactionnel. C’est un pilier de souveraineté : DZMOBPAY est un système national unifié, maîtrisé et sécurisé.
Depuis janvier 2025, cinq nouvelles banques ont rejoint le système de paiement mobile. Comment évaluez-vous la coopération avec les institutions financières ? Y a-t-il un objectif de couverture totale à court terme ?
Effectivement, aujourd’hui 7 banques ont intégré le système DZMOBPAY. Donc cinq banques publiques et 2 privées. Le modèle était déjà établi dans le cadre du schéma de paiement par carte. Aujourd’hui toutes les banques et Algérie Poste ont émis des cartes de paiement interbancaires. La coopération interbancaire est consacrée dans l’objet même du GIE Monétique en tant que Groupement. La cible est claire : atteindre 100 % des banques et futurs PSP, afin que chaque citoyen puisse utiliser le paiement mobile, quel que soit son établissement domiciliataire.
Cette coopération crée un effet d’entraînement : plus d’acteurs = plus d’acceptation = plus d’usage = plus de confiance.
Les paiements mobiles vers les web marchands ont progressé de 56 % en un an. Cela traduit-il une évolution des habitudes de consommation digitale en Algérie, ou bien est-ce davantage lié aux efforts d’inclusion financière ?
Aujourd’hui, le paiement mobile, déployé dans le cadre de cette première phase (2025), est principalement destiné au paiement de proximité. Il évoluera progressivement pour équiper les web marchands, en constituant une véritable alternative au paiement à la livraison (“Cash-on-Delivery”).
Cette évolution s’impose pour plusieurs raisons : le consommateur algérien adopte de plus en plus des usages mobile-first ; il demeure attaché à la possibilité de payer à la réception du produit ; le développement du paiement mobile favorise une inclusion financière accrue, qui contribue directement à l’accélération de la digitalisation de l’économie.
Le GIE Monétique accompagne cette transition en homogénéisant les parcours de paiement et en facilitant l’intégration des marchands. Le mobile est ainsi appelé à devenir le principal canal de paiement à distance, soutenant pleinement le développement du commerce en ligne national.
La sécurité est un enjeu majeur pour les transactions numériques. Quelles mesures concrètes le GIE Monétique met-il en œuvre pour garantir la fiabilité et la protection des paiements mobiles ?
La sécurité constitue l’un des fondements du schéma national des paiements électroniques. Elle repose sur une architecture à plusieurs niveaux, conçue pour garantir l’intégrité, la disponibilité et la confidentialité des transactions tout au long de leur cycle de vie.
Le dispositif mis en place par le GIE Monétique s’articule autour de trois axes majeurs : authentification forte (MFA) : chaque transaction est soumise à un processus d’authentification multi-facteurs, combinant plusieurs éléments d’identification (connaissance, possession, inhérence) afin de prévenir toute tentative d’usurpation ou d’accès frauduleux. Référentiel d’homologation et conformité : toute plateforme de paiement, qu’elle soit exploitée par une banque ou par un prestataire, doit obtenir une homologation fonctionnelle, technique et sécuritaire délivrée par le GIE Monétique. Des audits réguliers sont ensuite réalisés pour vérifier la conformité, la résilience et la fiabilité des infrastructures. Cette homologation inclut le respect des standards nationaux et internationaux de sécurité, tels que le PCI-DSS (Payment Card Industry Data Security Standard) et le RNSI (Référentiel National de Sécurité des Infrastructures). Ces référentiels assurent que le système national de paiement applique les meilleures pratiques mondiales en matière de protection des données et de cybersécurité, garantissant ainsi un haut niveau de confiance pour l’ensemble des acteurs. Scoring comportemental et dispositifs anti-fraude : des mécanismes d’analyse comportementale en temps réel permettent de détecter les anomalies, de classer les transactions selon leur niveau de risque et, le cas échéant, de déclencher des contre-mesures automatiques. Ces outils s’appuient sur les dernières technologies pour affiner la détection des fraudes émergentes. Cette approche vise bien sûr à inspirer confiance et protéger le citoyen.
Le GIE Monétique évoque la généralisation des cartes sans contact. À quelle échéance prévoyez-vous cette généralisation, et comment comptez-vous accompagner les commerçants dans cette transition ?
La feuille de route nationale prévoit la généralisation du paiement sans contact à l’horizon 2025-2026, dans la continuité des efforts de modernisation du schéma monétique. Cette évolution s’appuie sur plusieurs leviers complémentaires : le déploiement généralisé des cartes dual-interface, permettant le paiement par carte ou via le mobile NFC ; l’extension du parc des terminaux TPE et le déploiement du SoftPOS, qui transforme les smartphones des commerçants en terminaux d’acceptation ; et le développement des micro-paiements dans des secteurs à forte volumétrie comme le transport, le carburant, la restauration rapide…
Le sans contact représente un véritable levier de massification des paiements électroniques. En simplifiant le geste de paiement, il favorise l’adoption par le grand public et contribue directement à réduire la circulation du cash. Cette évolution permettra également d’améliorer la rapidité, la sécurité et l’expérience utilisateur, tout en renforçant la traçabilité et la confiance dans les moyens de paiement électroniques.
Enfin, quelles sont les grandes priorités stratégiques du GIE Monétique pour 2025-2026, notamment en matière de numérisation, de couverture nationale, ou d’innovation technologique ?
Les priorités du GIE Monétique pour la période 2025-2026 s’articulent autour de six axes majeurs, qui traduisent la vision nationale d’un écosystème de paiement moderne, interopérable et souverain : l’interopérabilité totale : poursuivre l’intégration complète des acteurs du système — banques, établissements financiers et futurs prestataires de services de paiement — afin de garantir un fonctionnement harmonisé, fluide et sans barrières entre les différents canaux et institutions. La massification du paiement mobile et du sans contact : accélérer la diffusion des usages numériques en élargissant l’accès aux paiements mobiles et aux cartes dual-interface, tout en soutenant l’adoption du NFC et du SoftPOS auprès des commerçants. L’élargissement de l’acceptation : favoriser une couverture nationale en veillant à ce que tous les commerces, y compris les plus petits points de vente, puissent accepter les paiements électroniques. Cet objectif contribuera à la réduction du cash et à la généralisation des paiements digitaux dans l’économie réelle. La lutte anti-fraude et le renforcement de la résilience du système : consolider les dispositifs de détection et de prévention des fraudes, tout en assurant la continuité de service et la robustesse opérationnelle du système national de paiement. L’intégration des Prestataires de Services de Paiement (PSP) : accompagner leur arrivée dans l’écosystème à travers un cadre d’homologation fonctionnel, technique et sécuritaire, en veillant à leur interconnexion harmonieuse avec le switch monétique national. La souveraineté technologique et l’innovation : encourager le développement de solutions locales et de services à valeur ajoutée (tokenisation, NFC, paiement transport, facturier, e-commerce, etc.) pour garantir une autonomie stratégique et réduire la dépendance vis-à-vis des technologies étrangères.
L’ensemble de ces priorités converge vers une finalité commune : bâtir un système de paiement souverain, inclusif, sécurisé et massivement adopté, au service de la modernisation de l’économie nationale et de la confiance des citoyens.
La transformation en cours dépasse largement le cadre d’une simple évolution technologique : elle marque une mutation structurelle et culturelle de notre rapport à la monnaie, à la confiance et à la modernité économique. En adoptant les paiements électroniques, l’Algérie fait le choix d’une économie plus transparente, plus inclusive et plus efficiente, où chaque transaction participe à la traçabilité et à la vitalité du tissu productif.
Cette transition n’est pas seulement portée par les technologies, mais par une volonté nationale de souveraineté et d’autonomie stratégique. Elle traduit la capacité du pays à concevoir, gouverner et sécuriser ses propres infrastructures de paiement, à l’abri des dépendances externes.
Dans ce mouvement, le GIE Monétique joue un rôle central : il veille à la cohérence, à la stabilité et à l’évolution du schéma national, tout en accompagnant les banques, les institutions publiques et les nouveaux acteurs dans la modernisation des usages. Son action s’inscrit dans une vision à long terme : sécuriser, simplifier, interconnecter et rendre souverain le paiement en Algérie.
Cette mission s’accomplit au service de trois objectifs majeurs : du citoyen, en lui offrant des solutions fiables, accessibles et protectrices de ses données ; de l’économie nationale, en facilitant la circulation de la valeur et la formalisation des échanges ; et de la confiance collective, condition essentielle d’un écosystème monétique durable et prospère.
Le GIE Monétique poursuivra cette feuille de route avec la même exigence de rigueur, de transparence et d’innovation, pour faire du paiement électronique un instrument de souveraineté et de progrès au cœur de la transformation numérique de l’Algérie.
H. N. A.



