À la croisée des réformes financières engagées par les pouvoirs publics et des mutations profondes du système bancaire, Mohand Bouraï, Président de l’Association professionnelle des banques et des établissements financiers (ABEF) et directeur général de la Banque de l’Agriculture et du Développement rural (BADR), livre une lecture stratégique des transformations en cours. Digitalisation accélérée, inclusion financière, modernisation des systèmes de paiement, financement de l’économie réelle et montée en puissance de la gouvernance constituent, selon lui, les piliers d’un nouveau modèle bancaire en construction. Fort de son double rôle, il explique comment l’ABEF agit comme catalyseur de convergence entre les banques de la place, en étroite coordination avec la Banque d’Algérie et les pouvoirs publics, tout en pilotant, à la tête de la BADR, une mutation interne orientée vers la performance, la proximité territoriale et l’accompagnement de l’investissement productif. Une vision globale où la banque n’est plus seulement un intermédiaire financier, mais un acteur structurant du développement économique et social.
Interview réalisée par Hacène Nait Amara
Dans le contexte des réformes financières engagées par les pouvoirs publics, comment l’ABEF accompagne-t-elle la mise en œuvre de la stratégie nationale du secteur bancaire ? En tant que Président de l’ABEF et Directeur Général de la BADR, comment articulez-vous ce double rôle, entre la consolidation des performances de votre institution et l’accompagnement des banques de la place dans ces transformations structurantes ?
Dans le sillage des réformes financières mises en œuvre par les pouvoirs publics, l’Association Professionnelle des Banques et des Établissements Financiers (ABEF) s’affirme aujourd’hui comme un acteur central du paysage bancaire et financier national. L’association fédère les banques autour de priorités stratégiques clairement définies : modernisation des systèmes d’information, digitalisation de la relation client, élargissement de l’inclusion financière, développement du réseau bancaire, accompagnement des opérateurs économiques vers l’export, financement des projets structurants, ainsi que le renforcement de la conformité et de la gouvernance.
Sur le terrain, cette dynamique se traduit par une harmonisation des pratiques entre établissements, un dialogue permanent avec les régulateurs, un appui technique dans l’application des nouvelles normes et une accélération de l’adoption des dispositifs réglementaires et technologiques.
À la tête de l’ABEF tout en dirigeant la BADR, j’assume deux responsabilités complémentaires. D’un côté, je pilote la transformation de la BADR : amélioration de la qualité de service, montée en puissance technologique, modernisation de la gouvernance. De l’autre, je m’emploie à entraîner l’ensemble du secteur dans ces mutations structurelles, en stimulant le partage d’expérience, l’émergence de projets communs et la convergence autour des orientations nationales.
Ce double mandat se veut un levier plutôt qu’un cumul : il permet d’articuler le terrain avec une vision stratégique, de capitaliser sur les enseignements opérationnels et de garantir une mise en œuvre cohérente, efficace et alignée sur les objectifs arrêtés par les pouvoirs publics.
Quelles sont les principales actions menées par l’ABEF en 2025 pour soutenir la modernisation du système bancaire algérien ?
En 2025, l’ABEF a consolidé son rôle de moteur de transformation du paysage bancaire algérien, en appui direct aux réformes pilotées par les pouvoirs publics. L’association a orienté son action autour de plusieurs priorités structurantes.
D’abord, la modernisation des transactions bancaires s’est accélérée, avec l’évolution des systèmes de paiement, l’essor de la monétique et la généralisation progressive des services digitaux. Cette dynamique s’est accompagnée d’un effort continu pour stimuler la collecte de l’épargne et améliorer la bancarisation, afin d’élargir l’accès des citoyens aux services financiers.
-Sur le plan du financement, l’ABEF a encouragé la diversification des instruments et soutenu le développement de la finance islamique, appelée à jouer un rôle croissant dans l’appui aux entreprises et aux particuliers.
-La sécurité des systèmes d’information et la cybersécurité ont constitué un axe majeur d’intervention, avec pour objectif de renforcer la confiance numérique et la protection des données sensibles. En parallèle, l’association a mis l’accent sur le capital humain, en soutenant la formation continue et l’élévation des compétences des professionnels du secteur.
- Sur le plan réglementaire, l’ABEF a accompagné la mise en œuvre des normes introduites par la Banque d’Algérie en matière de gouvernance, de transparence, de lutte contre le blanchiment et de protection des données personnelles, afin d’assurer une transition homogène entre établissements.
- L’association a également joué un rôle de facilitateur entre banques, instaurant un dialogue permanent pour harmoniser les pratiques, fluidifier la circulation de l’information et soutenir le financement de l’économie.
Ainsi, l’ABEF a appuyé le processus de généralisation des moyens de paiement électroniques et le développement du mobile paiement.
En matière de coopération, l’association a renforcé ses relations avec des associations régionales et internationales, favorisant l’échange d’expertise et l’émergence de projets structurants.
Enfin, elle œuvre actuellement à finaliser le programme national d’éducation financière, destiné à sensibiliser le grand public aux services bancaires modernes.
Toutes ces initiatives convergent vers une même ambition : moderniser le secteur bancaire en accélérant la digitalisation et le développement des moyens de paiement électronique pour promouvoir l’inclusion financière.
Où en est la transformation digitale du secteur bancaire en Algérie ?
Depuis 2020, le secteur bancaire algérien est engagé dans une transformation digitale profonde, visant à moderniser l’ensemble de ses chaînes de valeur et à automatiser ses processus internes. Au cœur de cette évolution : le client, placé au centre des opérations, bénéficie d’une relation plus rapide, plus sécurisée et plus personnalisée, tandis que les banques optimisent leurs coûts et maîtrisent les risques.
Pour atteindre ces objectifs, les banques ont dématérialisé progressivement leurs instruments de paiement, du chèque aux effets de commerce. La digitalisation s’étend également aux opérations à distance, avec virements, prélèvements, commandes de cartes ou chéquiers, relevés en ligne et souscriptions numériques.
Les banques multiplient les initiatives pour améliorer l’expérience client : création d’espaces digitaux, mise en place de centres d’appel, et présence active sur les réseaux sociaux pour promouvoir leurs produits et répondre rapidement aux réclamations. Cette transformation s’accompagne d’une montée en compétences des collaborateurs et du renforcement de la sécurité informatique et de la traçabilité des données.
Pour assurer la cohérence et la sécurité de cette évolution, l’ABEF, en collaboration avec la Banque d’Algérie et le GIE Monétique, coordonne les initiatives et accompagne les banques dans leur transition numérique. La digitalisation n’est plus une option : elle s’impose comme un levier stratégique pour offrir des services bancaires modernes, sûrs et pleinement orientés client, tout en renforçant l’inclusion financière et la compétitivité du secteur.
Inclusion financière, bancarisation de la population : quel rôle joue l’ABEF pour accélérer ces priorités nationales ?
L’ABEF travaille en étroite coordination avec les banques pour renforcer l’inclusion financière à travers la bancarisation et le financement de l’économie réelle. Les banques de la place facilitent l’accès aux services bancaires à travers des produits simples et adaptés, comptes bancaires, solutions de financement ou encore offres conformes à la finance islamique, tout en encourageant le financement des PME et en soutenant le développement de leurs réseaux sur tout le territoire national.
Devenue un pilier incontournable de la stratégie nationale, la digitalisation passe à la vitesse supérieure. Symbole de cette accélération, le système de paiement mobile DZ Mob Pay, lancé au début de l’année 2025, rassemble déjà sept applications bancaires, tandis que deux nouvelles s’apprêtent à rejoindre la plateforme. Le service affiche des premiers indicateurs prometteurs : près de 92187 utilisateurs et 14012 commerçants enrôlés à ce jour.
Cette progression s’observe également dans l’usage croissant des moyens de paiement électroniques. En octobre 2025, plus de 21 millions de cartes interbancaires étaient en circulation, dont plus de 04 millions de cartes CIB et plus de 17 millions de cartes Edahabia.
La même dynamique touche les terminaux de paiement électronique : en Octobre 2025, le parc atteignait 76 223 TPE, avec 8 millions de transactions totalisant plus de 72 milliards de dinars.
L’e-commerce progresse également : le nombre de web-marchands intégrés au paiement sur internet est de 644.
Parallèlement, le réseau bancaire continue de se renforcer contribuant à un maillage plus dense.
À travers cette action combinée — diversification de l’offre, digitalisation accélérée, renforcement territorial et soutien au financement productif — l’ABEF, en partenariat avec le GIE Monétique, participe à la généralisation des paiements numériques, à la réduction des disparités d’accès aux services financiers.
Dans un contexte économique marqué par la relance de l’investissement et la diversification de l’économie nationale, comment la BADR s’inscrit-elle dans les priorités fixées par les pouvoirs publics ?
La Banque de l’Agriculture et du Développement Rural (BADR) s’inscrit pleinement dans les priorités économiques définies par les pouvoirs publics, notamment celles consacrées par la Loi de finances récemment ratifiée, qui place le soutien à l’investissement productif, la diversification économique et le renforcement du financement de l’économie réelle au cœur de l’action publique.
Historiquement positionnée comme un acteur central du financement du secteur agricole et rural, la BADR a élargi son champ d’intervention pour accompagner l’ensemble des segments productifs, incluant les filières agro-industrielles, les PME, les projets structurants et les initiatives créatrices de valeur ajoutée. Cette orientation répond directement aux objectifs nationaux visant à renforcer la souveraineté alimentaire et économique du pays.
Quels sont les axes stratégiques majeurs qui structurent aujourd’hui l’action de la BADR ?
La stratégie actuelle de la BADR repose sur plusieurs axes complémentaires, alignés avec les orientations économiques nationales :
- Financement ciblé de l’investissement productif, avec une priorité accordée aux projets agricoles, agro-alimentaires et aux chaînes de valeur associées, ainsi qu’une diversification de plus en plus soutenue pour toucher d’autres secteurs stratégiques.
- Modernisation des processus internes, à travers la digitalisation des services bancaires, l’optimisation des circuits de décision pour l’amélioration de la qualité de service.
- Consolidation de la solidité financière et de la gouvernance, pour le respect des exigences réglementaires de la Banque d’Algérie et des standards de gestion des risques.
Ces axes visent à positionner la BADR comme une banque universelle moderne, tout en préservant son rôle stratégique dans l’accompagnement du monde rural.
Où en est la transformation digitale de la BADR et quels en sont les principaux impacts ?
La transformation digitale de la BADR constitue un levier central de modernisation et d’amélioration de la performance. Elle s’inscrit dans la dynamique nationale de numérisation du système financier, encouragée par les réformes en cours et par les dispositions de la Loi de finances récemment adoptée.
Concrètement, cette transformation se traduit par :
- Le déploiement progressif de services bancaires digitaux, facilitant l’accès des clients aux opérations courantes.
- La modernisation des systèmes de paiement, incluant l’intégration des paiements électroniques et mobiles, en cohérence avec les orientations nationales visant à réduire l’usage du numéraire.
- L’amélioration de la traçabilité et de la sécurité des opérations, grâce à l’adoption de standards technologiques reconnus.
Ces avancées ont un impact direct sur l’amélioration de la qualité de service, la réduction des délais de traitement et l’élargissement de l’inclusion financière, notamment dans les zones à faible densité bancaire.
Comment la BADR contribue-t-elle à l’inclusion financière et à la bancarisation, notamment dans les zones rurales et agricoles ?
L’inclusion financière demeure une mission structurante de la BADR, en particulier dans les zones rurales et agricoles. Cette orientation est en adéquation avec les priorités nationales visant à élargir l’accès aux services financiers et à intégrer davantage de citoyens et d’opérateurs économiques dans le circuit bancaire formel.
La contribution de la BADR s’articule autour de plusieurs leviers :
- Un maillage territorial étendu, permettant une présence bancaire effective dans des zones à faible densité bancaire.
- Des produits adaptés aux besoins spécifiques du monde agricole et rural, tenant compte de la saisonnalité des revenus et des contraintes propres à ces activités.
- Le recours aux solutions digitales, qui facilite l’accès aux services bancaires pour les populations éloignées des centres urbains.
- L’accompagnement et la sensibilisation, visant à renforcer la culture financière et à encourager l’utilisation des moyens de paiement modernes.
À travers ces actions, la BADR participe activement à la réduction des disparités d’accès aux services financiers et au renforcement de l’inclusion financière.
H. N. A.




