À la faveur de la visite en Algérie de la présidente du Conseil des ministres italien, Giorgia Meloni, effectuée le 26 mars 2026, les relations algéro-italiennes confirment un changement d’échelle, s’inscrivant désormais dans une logique stratégique assumée, à la fois bilatérale, euro-méditerranéenne et africaine. Loin de se limiter à un simple approfondissement de coopérations sectorielles, ce rapprochement traduit une convergence d’intérêts et de visions dans un contexte international marqué par l’instabilité énergétique, les recompositions géopolitiques et les tensions régionales persistantes.
Par Hacène Nait Amara
Comme l’ont souligné le président Abdelmadjid Tebboune et son homologue italienne, les deux pays enregistrent des progrès significatifs dans leurs relations, portés notamment par un partenariat énergétique devenu central, mais aussi par une coordination accrue sur les grands dossiers internationaux. Dans cette dynamique, l’Algérie s’affirme comme un partenaire fiable et structurant pour l’Italie et, au-delà, pour l’Europe, notamment en matière de sécurité énergétique et de diversification des approvisionnements. De son côté, Rome consolide son rôle de pivot entre l’Europe et l’Afrique, en s’appuyant sur une relation privilégiée avec Alger pour déployer une stratégie plus large, illustrée par le plan Mattei. Cette articulation entre intérêts économiques, ambitions géopolitiques et impératifs de stabilité régionale confère au partenariat algéro-italien une profondeur nouvelle, le positionnant comme l’un des axes les plus dynamiques du bassin méditerranéen. Au-delà des enjeux énergétiques, cette relation se distingue également par une convergence notable des positions sur les crises régionales — du Sahel au Moyen-Orient — ainsi que par une volonté partagée de promouvoir des solutions politiques fondées sur le dialogue, la souveraineté des États et le respect du droit international. Dans ce cadre, la coopération bilatérale tend à dépasser le registre technique pour s’inscrire dans une véritable communauté d’approche stratégique. Elle se déploie désormais dans des domaines élargis — innovation, agriculture, formation, infrastructures — traduisant une ambition de long terme. Cette montée en puissance progressive, mais constante, fait du partenariat algéro-italien non seulement un levier de développement mutuel, mais aussi un facteur structurant dans la redéfinition des équilibres régionaux.
Une phase de maturité stratégique ?
L’axe Alger–Rome semble aujourd’hui entrer dans une phase de maturité stratégique qui dépasse désormais le cadre classique des relations bilatérales pour s’inscrire dans une logique plus large de recomposition régionale. Cette évolution ne relève ni d’un effet conjoncturel ni d’un simple approfondissement diplomatique, mais bien d’un repositionnement progressif des deux pays dans un environnement international en mutation rapide. La visite de Giorgia Meloni en Algérie ne constitue, à cet égard, ni une séquence protocolaire ordinaire ni une simple étape de suivi des engagements passés : elle s’apparente davantage à un moment de cristallisation, où des dynamiques engagées depuis plusieurs années trouvent une forme de cohérence et d’accélération sous l’effet des transformations géopolitiques récentes.
Ce processus de maturation s’inscrit dans un contexte global marqué par la redéfinition des chaînes d’approvisionnement énergétique, la montée des incertitudes sécuritaires et le déplacement progressif des centres de gravité économiques. Dans ce paysage mouvant, la relation algéro-italienne apparaît comme l’une des rares configurations bilatérales à avoir su conjuguer continuité et adaptation, en capitalisant sur des intérêts historiques tout en intégrant de nouveaux paramètres stratégiques. Elle ne se limite plus à une coopération sectorielle, mais tend à se structurer comme un véritable axe d’équilibre dans l’espace méditerranéen, capable de peser sur les dynamiques régionales.
Dès l’ouverture des échanges, les deux parties ont mis en avant les progrès réalisés dans leur coopération, insistant sur la solidité d’une relation désormais qualifiée de « stratégique ». Ce qualificatif, loin de relever d’un usage rhétorique, traduit une inflexion réelle dans la nature du partenariat. Il renvoie à une volonté politique partagée d’inscrire cette relation dans le temps long, en lui conférant à la fois une profondeur institutionnelle et une capacité d’anticipation face aux évolutions du contexte international. En d’autres termes, il s’agit moins de gérer une relation que de la projeter, en la dotant d’une fonction structurante dans les politiques extérieures respectives des deux pays.
Pour l’Italie, cette évolution s’inscrit dans une stratégie plus large de redéploiement en Méditerranée, dans un contexte où Rome cherche à renforcer son rôle de puissance d’équilibre entre l’Europe et l’Afrique. L’Algérie y occupe une place centrale, non seulement en raison de son poids énergétique, mais aussi en tant qu’acteur politique influent dans les dossiers régionaux, notamment au Sahel et en Afrique du Nord. En consolidant son partenariat avec Alger, l’Italie ne sécurise pas seulement ses intérêts économiques : elle s’assure également un point d’ancrage stratégique dans une région en recomposition.
Pour l’Algérie, cette relation offre une opportunité symétrique, mais tout aussi structurante. Elle permet de renforcer sa position dans les équilibres euro-méditerranéens, en s’appuyant sur un partenaire européen de premier plan pour valoriser ses atouts et élargir son champ d’influence. Dans un contexte où les alliances traditionnelles tendent à se reconfigurer, le partenariat avec l’Italie apparaît comme un levier de diversification stratégique, permettant à Alger de consolider son rôle de pivot entre l’Europe, l’Afrique et le monde arabe.
Une architecture énergétique au cœur du rapprochement
Le socle énergétique demeure le principal moteur de cette relation. Dans un contexte international marqué par la volatilité des marchés et les tensions sur les approvisionnements, l’Algérie s’impose comme un partenaire clé pour la sécurité énergétique de l’Europe, et plus particulièrement de l’Italie. Cette dernière, confrontée à la nécessité de diversifier ses sources d’approvisionnement, a trouvé en Alger un partenaire fiable, capable de répondre à ses besoins dans la durée.
Le gazoduc TransMed, infrastructure stratégique reliant les deux pays, constitue l’ossature de cette coopération. Mais au-delà de cette dimension historique, les deux partenaires entendent aujourd’hui élargir leur collaboration à de nouveaux segments : exploration offshore, gaz non conventionnel, énergies renouvelables et hydrogène vert.
Cette diversification témoigne d’une volonté de projeter la relation dans l’avenir, en l’adaptant aux mutations de la transition énergétique.
L’énergie apparaît ainsi comme un levier à double détente : elle permet à l’Algérie de consolider son rôle de fournisseur majeur, tout en offrant à l’Italie l’opportunité de renforcer sa position de hub énergétique en Méditerranée. Dans ce cadre, la coopération énergétique devient un instrument de puissance, structurant les rapports entre les deux pays et influençant plus largement les équilibres régionaux.
Une convergence politique qui renforce la crédibilité du partenariat
Au-delà des seuls paramètres économiques, la relation algéro-italienne se distingue aujourd’hui par une convergence politique de plus en plus affirmée sur les grands dossiers internationaux, conférant au partenariat une profondeur stratégique qui dépasse largement le cadre bilatéral. Cette proximité diplomatique ne relève pas d’un alignement circonstanciel, mais d’une lecture partagée des équilibres régionaux et des mécanismes de stabilisation, nourrie à la fois par des intérêts convergents et par une certaine communauté d’approche dans la gestion des crises. En ce sens, elle constitue l’un des piliers les plus solides de la relation entre Alger et Rome, en lui donnant une cohérence politique qui vient compléter et renforcer son socle économique.
Les échanges entre les deux dirigeants ont ainsi permis de mettre en lumière une convergence significative sur plusieurs foyers de tension majeurs, révélant une volonté commune de privilégier des approches fondées sur le dialogue, la médiation et le respect du droit international. Dans le cas du Sahel, région charnière pour la sécurité du continent africain et du bassin méditerranéen, les deux pays partagent une même préoccupation face à la montée des menaces sécuritaires et à la fragilité des États. Leur approche privilégie des réponses globales, combinant sécurité, développement et gouvernance, plutôt que des solutions exclusivement coercitives. Cette vision traduit une compréhension fine des dynamiques locales, où la stabilité ne peut être envisagée sans un traitement des causes profondes des crises.
S’agissant de la Libye, dossier central pour l’équilibre méditerranéen, Alger et Rome affichent également une convergence notable. Les deux capitales insistent sur la nécessité d’une solution politique inclusive, respectueuse de la souveraineté libyenne et soutenue par les cadres multilatéraux, notamment sous l’égide des Nations unies. Cette position commune s’inscrit dans une volonté de contenir les risques de fragmentation du pays, dont les répercussions dépassent largement ses frontières, notamment en matière migratoire et sécuritaire.
Au Moyen-Orient, et plus particulièrement dans le contexte des tensions persistantes, les deux pays adoptent une posture similaire, appelant à la désescalade, à la primauté du dialogue et à la préservation de la stabilité régionale. Cette convergence se manifeste également dans leur attachement aux principes de souveraineté des États et de non-ingérence, éléments structurants de leur doctrine diplomatique respective.
La question palestinienne constitue, à cet égard, un terrain particulièrement révélateur de cette proximité. Alger et Rome appellent à une solution juste et durable, fondée sur les résolutions de la légalité internationale et sur la reconnaissance des droits légitimes du peuple palestinien. Cette position commune, au-delà de sa portée symbolique, traduit une volonté de s’inscrire dans une diplomatie de principe, attachée au respect du droit international et à la recherche d’un équilibre durable dans la région.
Une coopération multisectorielle en expansion maîtrisée
Si l’énergie demeure indéniablement le pilier central de la relation algéro-italienne, celle-ci tend aujourd’hui à s’élargir de manière progressive mais significative à de nouveaux domaines, traduisant une volonté politique claire d’inscrire le partenariat dans une dynamique de diversification et de résilience. Cette évolution ne relève pas d’un simple effet d’opportunité, mais d’une stratégie concertée visant à dépasser la dépendance à un secteur dominant pour construire une coopération plus équilibrée, capable de s’adapter aux mutations économiques et technologiques contemporaines.
Cette extension du champ de coopération s’observe notamment dans des secteurs à fort potentiel structurant, tels que l’agriculture, la formation, l’innovation ou encore les infrastructures. Dans le domaine agricole, les projets conjoints de mise en valeur de terres sahariennes illustrent une ambition partagée de renforcer la sécurité alimentaire tout en valorisant les ressources disponibles. Ces initiatives, qui reposent sur des partenariats public-privé et des transferts de savoir-faire, témoignent d’une approche pragmatique, orientée vers la production de résultats tangibles, à la fois en termes de rendement, d’emploi et de développement territorial.
La dimension formation constitue également un axe majeur de cette diversification. La création de centres dédiés, notamment dans les secteurs agricole et technique, traduit la volonté des deux pays d’investir dans le capital humain, considéré comme un levier essentiel de développement. En favorisant la montée en compétences des jeunes générations et en adaptant les formations aux besoins des marchés, cette coopération contribue à structurer des écosystèmes économiques plus performants et plus intégrés. Elle participe également à la circulation des savoirs et des expertises entre les deux rives, renforçant ainsi l’interconnexion des tissus productifs.
Dans le domaine de l’innovation, les perspectives de collaboration s’inscrivent dans une logique d’anticipation des transformations économiques. L’accent mis sur les start-up, les technologies émergentes et la recherche scientifique témoigne d’une volonté commune de préparer l’avenir, en s’insérant dans les dynamiques globales de transition numérique et énergétique. Cette orientation ouvre la voie à des partenariats à forte valeur ajoutée, capables de générer des externalités positives pour les deux économies.
Les infrastructures, quant à elles, constituent un autre champ stratégique de coopération. Les projets visant à renforcer les interconnexions entre les deux rives de la Méditerranée, qu’il s’agisse de transport, d’énergie ou de logistique, participent à la structuration d’un espace économique plus intégré. Ils traduisent une vision de long terme, où la connectivité devient un facteur clé de compétitivité et de stabilité régionale.
Dans ce contexte, la perspective de création d’une chambre de commerce algéro-italienne s’inscrit comme un outil institutionnel structurant, destiné à accompagner cette diversification. En facilitant les échanges entre les acteurs économiques, en fluidifiant l’information et en soutenant les initiatives conjointes, cette structure pourrait jouer un rôle de catalyseur dans le développement des relations d’affaires. Elle contribuerait également à renforcer la visibilité du partenariat auprès des opérateurs privés, en leur offrant un cadre de référence clair et opérationnel.
Au-delà de ces initiatives sectorielles, cette diversification traduit une évolution plus profonde dans la nature du partenariat. Elle marque le passage d’une relation centrée sur des échanges énergétiques à une coopération multidimensionnelle, intégrant des enjeux de développement, de formation et d’innovation. En élargissant ainsi le spectre de leurs interactions, les deux pays cherchent à construire une relation plus dense, plus équilibrée et plus durable.
Cette diversification sectorielle constitue, en définitive, un élément clé de la pérennité du partenariat algéro-italien. En réduisant leur dépendance à un seul secteur, les deux pays renforcent la résilience de leur relation face aux aléas du contexte international, qu’ils soient économiques, énergétiques ou géopolitiques. Elle leur permet également de mieux valoriser leurs complémentarités, en mobilisant l’ensemble de leurs ressources et de leurs compétences.
Une dimension euro-africaine affirmée
Le partenariat algéro-italien ne peut être compris sans prendre en compte sa dimension euro-africaine. À travers leur coopération, les deux pays cherchent à articuler leurs intérêts respectifs dans une perspective plus large, englobant le continent africain.
Le plan Mattei, porté par l’Italie, illustre cette ambition. Il vise à renforcer les liens entre l’Europe et l’Afrique, en s’appuyant sur des partenariats stratégiques avec des pays clés, dont l’Algérie. Dans ce cadre, Alger apparaît comme un acteur central, capable de jouer un rôle de relais entre les deux continents.
Cette dimension euro-africaine confère au partenariat une portée géopolitique élargie. Elle permet aux deux pays de dépasser le cadre strictement bilatéral pour s’inscrire dans une dynamique régionale, voire continentale.
Un axe structurant pour les équilibres méditerranéens
Au final, l’axe Alger–Rome s’impose comme l’un des vecteurs les plus dynamiques de recomposition des équilibres en Méditerranée. Dans un contexte marqué par les incertitudes et les tensions, cette relation bilatérale apparaît comme un pôle de stabilité, capable d’articuler coopération économique, coordination politique et projection stratégique.
Pour l’Algérie, ce partenariat constitue un levier de diversification de ses relations internationales et de valorisation de ses atouts, notamment énergétiques. Pour l’Italie, il représente une opportunité de renforcer son rôle en Méditerranée et de consolider ses liens avec l’Afrique.
Cette complémentarité des intérêts explique en grande partie la solidité et la dynamique de la relation. Elle permet également d’envisager des perspectives d’évolution positives, à condition que les deux parties parviennent à maintenir leur niveau de coordination et à adapter leur partenariat aux évolutions du contexte international.
Dans cette perspective, la tenue annoncée d’un sommet intergouvernemental pourrait constituer une étape décisive dans la structuration du partenariat. Elle offrirait l’occasion de définir des orientations communes et de renforcer les mécanismes de coopération.
H. N. A.




