Cherif Benhabiles, Directeur général de la Caisse Nationale de Mutualité Agricole (CNMA), détaille, dans cet entretien qui suit, les transformations engagées pour adapter l’assurance agricole aux nouveaux défis climatiques et technologiques. Face à la sécheresse, aux inondations et au stress hydrique qui fragilisent les exploitations, la CNMA modernise ses modèles de tarification, développe l’assurance indexée et plaide pour un pool national des risques climatiques. L’institution déploie également des produits dédiés aux zones sahariennes, renforce la micro-assurance et prépare le lancement du Crédit Mutuel Rural pour faciliter l’accès au financement. Entre digitalisation, exploitation des données agro-climatiques et coordination renforcée avec les autres organismes publics, la CNMA ambitionne de devenir, d’ici à 2030, un acteur central de la souveraineté alimentaire et de la résilience du monde agricole.
Interview réalisée par Hacène Nait Amara
La Conférence nationale sur la modernisation du secteur agricole d’octobre dernier a souligné l’urgence d’une agriculture résiliente face au changement climatique. Comment la CNMA adapte-t-elle ses modèles d’assurance pour couvrir davantage les aléas climatiques (sécheresse, inondations, stress hydrique), et quels nouveaux produits sont envisagés pour renforcer la résilience des exploitants, notamment dans les zones arides ?
La Caisse Nationale de Mutualité Agricole (CNMA) s’inscrit pleinement dans les priorités fixées par les Pouvoirs Publics en matière de sécurisation et de modernisation des systèmes de production. Face à l’intensification des aléas climatiques — sécheresse, stress hydrique, excès d’eau, inondations ou événements extrêmes —, elle a engagé une transformation profonde de ses modèles assurantiels afin d’adapter durablement la protection du monde agricole. Cette évolution repose d’abord sur la modernisation de la tarification et de la modélisation des risques, grâce à l’intégration de données climatiques historiques, satellitaires et agrométéorologiques permettant d’affiner les prévisions de sinistres. La CNMA développe également l’assurance indexée, particulièrement pertinente dans les zones arides où la constatation physique des pertes demeure difficile, en s’appuyant sur des indicateurs mesurables tels que la pluviométrie, les indices de végétation ou les températures extrêmes pour déclencher automatiquement les indemnisations.
Parallèlement, l’institution défend la création d’un dispositif national de gestion des calamités fondé sur un pool mutualisé des risques climatiques, destiné à renforcer la solvabilité du système, équilibrer la répartition des risques et assurer une protection durable des exploitants tout en réduisant la vulnérabilité des filières sensibles. La CNMA développe également de nouveaux produits spécifiquement adaptés aux zones arides et sahariennes, en tenant compte de la faible pluviométrie, des stress hydriques prolongés, des besoins d’assurance liés aux systèmes d’irrigation et de pompage, ainsi que des cultures stratégiques du Sud telles que les grandes cultures sahariennes, le maraîchage sous serre ou l’arboriculture.
L’objectif global est d’accompagner les agriculteurs dans la transition climatique et de bâtir une agriculture résiliente, soutenable et mieux protégée. À l’horizon 2030, la CNMA ambitionne d’ailleurs de devenir un acteur structurant de la souveraineté alimentaire nationale, en consolidant une mutualité agricole moderne, performante et alignée sur la feuille de route du MADRP 2024-2025 et les perspectives 2035. Cette vision stratégique s’articule autour de plusieurs leviers majeurs : sécuriser la production nationale par un renforcement de l’assurance des calamités et des couvertures dédiées aux filières stratégiques et au foncier productif ; offrir un guichet unique agricole regroupant assurance, financement, accompagnement technique et services sociaux ; et lancer le Crédit Mutuel Rural, destiné à offrir aux petites et moyennes exploitations un financement souple, garanti et adapté à leurs besoins d’investissement.
La CNMA entend également étendre la protection sociale du monde rural en améliorant la couverture des agriculteurs et de leurs familles, contribuant ainsi à rendre les métiers agricoles plus attractifs. Elle vise enfin à consolider la mutualité de proximité, notamment par le déploiement de la micro-assurance et la dynamisation des Centres de Formation et de Services — Dar El Fellah — qui constituent de véritables relais de professionnalisation, ainsi qu’à reprendre la gestion des Fonds de l’État afin d’optimiser l’orientation des ressources financières vers les filières productives stratégiques. À travers l’ensemble de ces actions, la CNMA se positionne comme un partenaire central de l’État pour construire une agriculture productive, résiliente et souveraine.
La conférence a préconisé des mécanismes financiers mutualisés. Quelles solutions d’assurance agricole la CNMA prévoit-elle pour faciliter l’accès aux petits exploitants et agriculteurs familiaux ?
Pour démocratiser l’accès à l’assurance agricole, la CNMA met en place une offre inclusive et accessible, fondée sur la mutualisation, la proximité et l’innovation. Elle propose d’abord des produits simplifiés, construits autour d’une tarification adaptée aux petits exploitants, de procédures de souscription allégées et de garanties essentielles couvrant les principaux risques climatiques, sanitaires et accidentels. Cette dynamique d’ouverture se poursuit avec une micro-assurance agricole modernisée, illustrée par le lancement du pack Taamine El Thika, qui protège contre la grêle, l’incendie des récoltes, la mortalité bovine ou encore la responsabilité civile, tout en offrant des primes réduites et une gestion accélérée des sinistres. Ce dispositif contribue à intégrer progressivement les agriculteurs les plus vulnérables dans un système formel de protection. À ces solutions s’ajoute un contrat Multirisques Professionnelles, offrant une protection complète des biens, équipements et activités, pour une sécurisation globale de la production. Enfin, l’innovation et la digitalisation renforcent l’accessibilité de l’assurance grâce à des partenariats avec les banques, IMF et FinTech, au paiement mobile des primes et à la dématérialisation des indemnisations. Par cet ensemble d’initiatives, la CNMA affirme clairement son engagement en faveur de l’inclusion financière et du renforcement de la résilience du monde agricole.
Le renforcement de la coordination entre la CNMA, la CNAS, la CASNOS et le Fonds de garantie agricole a été évoqué. Comment envisagez-vous cette coordination inter-institutionnelle pour mieux protéger les agriculteurs ?
La protection globale des agriculteurs repose sur une approche intégrée qui combine assurance de la production, couverture sociale et gestion des risques. Dans cette perspective, la CNMA œuvre à instaurer une coordination renforcée entre les principales institutions publiques.
L’objectif est d’offrir à l’agriculteur un parcours unique, grâce à un guichet regroupant production, assurance sociale et financement, tout en simplifiant l’ensemble des démarches administratives. Cette dynamique passe également par l’harmonisation des bases de données et des systèmes d’information, permettant l’interconnexion entre la CNMA, la CNAS, la CASNOS et le Fonds de garantie, ainsi qu’un suivi digitalisé des exploitations et des déclarations sociales.
Parallèlement, la CNMA contribue à bâtir une couverture sociale élargie, mieux adaptée aux réalités des travailleurs ruraux, incluant la protection maladie, la retraite et l’intégration des femmes rurales comme des jeunes exploitants. Enfin, la mise en synergie entre assurance-production et garantie financière vise à faciliter l’investissement agricole, en articulant assurance et fonds de garantie pour sécuriser les crédits. À terme, cette coordination structurée permettra de créer un véritable écosystème de protection du monde rural, cohérent, inclusif et durable.
L’agriculture saharienne a été identifiée comme axe central de croissance. Quels produits d’assurance innovants la CNMA développe-t-elle pour cette agriculture spécifique ?
L’agriculture saharienne offre un potentiel considérable, mais demeure soumise à des risques extrêmes tels que les températures élevées, le stress hydrique, les vents de sable ou encore l’irrigation intensive. Pour accompagner efficacement les producteurs de ces régions, la CNMA a développé une gamme de produits spécifiquement adaptés : assurance des cultures céréalières sahariennes, couverture des cultures sous serre — qu’il s’agisse de maraîchage ou d’horticulture —, protection du palmier dattier et des principales cultures arboricoles, garantie des installations d’irrigation comme les forages, pompes ou systèmes pivot, ainsi que des solutions dédiées aux filières spécialisées du Sud, incluant les légumes de saison ou l’élevage camelin. En ajustant en permanence ses offres, la CNMA répond aux défis uniques de l’agriculture saharienne et accompagne sa montée en puissance.
La mécanisation, les drones et les fermes modèles ont été soulignés. Comment la CNMA compte-t-elle accompagner ces investissements technologiques ?
Pour soutenir la modernisation technologique du secteur agricole, la CNMA développe une offre d’assurance spécialement conçue pour les équipements de nouvelle génération. Cette stratégie s’articule autour de dispositifs dédiés au matériel intelligent — tels que les drones agricoles utilisés pour la cartographie, la surveillance ou l’épandage, les robots, les capteurs connectés, les stations IoT, ainsi que les équipements de précision et autres agro-machines innovantes. Elle inclut également des couvertures renforcées en responsabilité civile et en cyber-risque, qu’il s’agisse de la RC liée à l’usage de drones, de la protection contre les cyberattaques visant les données agricoles ou de l’assurance des logiciels, des plateformes numériques et des systèmes d’information.
Enfin, la digitalisation des sinistres et le suivi en temps réel complètent ce dispositif, notamment grâce à l’inspection par drone après incident, à la gestion entièrement numérique des déclarations et à l’analyse de données permettant de prévenir les pannes et d’anticiper les risques. Ainsi, la CNMA accompagne pleinement la transformation technologique des exploitations en sécurisant à la fois le matériel, les données et les investissements.
Comment la CNMA compte-t-elle utiliser les données agricoles, satellites ou climatiques pour mieux évaluer le risque et proposer des assurances intelligentes ?
Le numérique constitue désormais un pilier stratégique pour la CNMA, qui mise sur l’exploitation des données agricoles et climatiques afin de concevoir des produits plus intelligents, plus rapides et plus accessibles. Cette stratégie repose d’abord sur l’intégration de données satellitaires, climatiques et agro-météo, permettant un suivi continu des cultures — notamment via les indices NDVI —, une analyse fine des tendances climatiques et une détection précoce des anomalies. Elle s’appuie ensuite sur le développement de l’assurance paramétrique, fondée sur des seuils prédéfinis tels que la pluviométrie, la sécheresse ou les températures, pour offrir une indemnisation automatique, sans expertise de terrain, garantissant rapidité, transparence et réduction des coûts.
La CNMA mobilise également des cartes agro-climatiques pour affiner la tarification par zone et adapter les contrats en fonction des risques propres à chaque région. Enfin, le déploiement d’un cloud agricole permettra de centraliser des données issues de multiples sources, d’activer des systèmes d’alerte précoce et de modéliser les risques en temps réel. Ensemble, ces outils ouvrent la voie à une assurance agricole de nouvelle génération : plus intelligente, prédictive, digitale et étroitement alignée sur les réalités du terrain.
H. N. A.




