Chargé par le président Abdelmadjid Tebboune, le Premier ministre Sifi Ghrieb s’est rendu au Niger, le 13 août 2026, pour donner, avec son homologue nigérian, Ali Mahaman Lamine Zeine, le coup d’envoi du forage du puits Kafra Sud-Est 1. Au-delà de l’enjeu pétrolier, cette visite consacre l’accélération d’un partenariat que les deux pays veulent désormais traduire en projets industriels, énergétiques et commerciaux. De l’exploration à la formation, de la maintenance au raffinage, jusqu’au gazoduc transsaharien et aux premières opérations conjointes de commercialisation, Alger et Niamey donnent corps à une coopération appelée à s’étendre à toute la chaîne de valeur énergétique.
Par Hacène Nait Amara
À
Kafra, dans la région d’Agadez, à proximité immédiate de la frontière algérienne, l’image avait une portée qui dépassait largement la seule mise en marche d’un appareil de forage. En coprésidant, avec le Premier ministre nigérien Ali Mahaman Lamine Zeine, la cérémonie de lancement du puits d’exploration Kafra Sud-Est 1, Sifi Ghrieb est venu matérialiser un choix politique : celui de transformer la proximité entre l’Algérie et le Niger en une coopération économique structurée, durable et directement perceptible sur le terrain.
Le Premier ministre algérien était accompagné du ministre d’État, ministre des Hydrocarbures, Mohamed Arkab, du secrétaire général du ministère des Affaires étrangères, Lounès Magramane, de l’ambassadeur d’Algérie au Niger, Ahmed Saadi, ainsi que du PDG de Sonatrach, Nour Eddine Daoudi.
La composition de la délégation traduisait d’elle-même la double dimension, politique et économique, de cette visite.
De la proximité politique aux projets de terrain
Le lancement de Kafra Sud-Est 1 intervient dans le prolongement direct de la nouvelle dynamique engagée entre les présidents Abdelmadjid Tebboune et Abdourahamane Tiani. L’objectif affiché est désormais de dépasser le stade des déclarations de principe pour installer un partenariat fondé sur des réalisations concrètes.
Cette trajectoire avait notamment été balisée par la deuxième session de la Grande commission mixte algéro-nigérienne de coopération, tenue à Niamey en mars dernier. Un plan d’exécution avait alors été arrêté pour traduire les engagements politiques en opérations sectorielles. Le projet de Kafra figure parmi les premières manifestations visibles de cette méthode, après la réalisation de la centrale électrique de Niamey.
Sifi Ghrieb a d’ailleurs replacé cette séquence dans une continuité assumée. Après la centrale électrique, le forage de Kafra doit ouvrir une nouvelle étape, celle de l’évaluation approfondie du potentiel pétrolier du champ en prélude à d’éventuelles phases de développement et de production.
Pour le Niger, l’enjeu est évident : mieux connaître ses ressources, accroître sa capacité nationale de production et valoriser davantage son potentiel énergétique. Pour l’Algérie et Sonatrach, il s’agit simultanément de démontrer leur capacité à conduire des projets énergétiques complexes au-delà des frontières nationales et à renforcer leur présence dans l’espace africain.
Kafra, défi technique
et logistique
Le projet représente aussi une opération industrielle de premier plan. Sifi Ghrieb a insisté sur les contraintes naturelles, sécuritaires et logistiques auxquelles ont été confrontées les équipes algériennes et nigériennes.
L’un des principaux défis a été l’acheminement jusqu’à Kafra de l’appareil de forage ENF-13, mobilisé par l’Entreprise nationale de forage, ENAFOR. Le transport de cet équipement depuis l’Algérie jusqu’au site a nécessité la mise en place d’un dispositif administratif, logistique et sécuritaire spécifique.
ENAFOR intervient comme entrepreneur principal et coordonne les différents moyens nécessaires à l’opération. Autour d’elle, plusieurs autres filiales du groupe Sonatrach ont été mobilisées, notamment l’Entreprise nationale de services aux puits et l’Entreprise nationale de géophysique. Cette organisation permet au groupe national de présenter à son partenaire nigérien une offre intégrée couvrant plusieurs métiers du secteur pétrolier.
Cette capacité d’intervention intégrée constitue précisément l’un des leviers de la stratégie africaine de Sonatrach. L’objectif n’est plus seulement de participer ponctuellement à des opérations d’exploration, mais de se positionner durablement sur des marchés où l’expertise acquise en Algérie peut être valorisée dans des projets allant de l’amont à l’aval.
Un partenariat qui couvre toute la chaîne pétrolière
C’est probablement là que réside la principale portée de la visite. Kafra n’est pas présenté comme un projet isolé, mais comme le premier élément d’un partenariat beaucoup plus vaste entre Sonatrach et la Société nationale nigérienne du pétrole, Sonidep
Recherche, exploration, développement, production, forage, raffinage, pétrochimie, distribution et commercialisation des hydrocarbures font désormais partie du champ de coopération évoqué par les deux parties. À ces activités industrielles s’ajoutent la formation, le transfert de technologie et le renforcement des capacités humaines.
Sonatrach accompagne également Sonidep dans la commercialisation du pétrole brut nigérien et dans le développement de l’expertise de ses cadres en matière de négociation et de valorisation des ressources. L’Algérie prévoit en outre de contribuer aux opérations de grande maintenance de la raffinerie de Zinder et de poursuivre l’évaluation d’autres blocs pétroliers, dont celui de Bilma.
Le partenariat pourrait encore franchir un palier avec la création de sociétés mixtes. Un mémorandum d’entente a déjà été conclu entre ENAFOR et Sonidep afin d’étudier la possibilité de mettre en place une joint-venture spécialisée dans le forage. Une telle structure permettrait à terme de renforcer les capacités opérationnelles du Niger tout en donnant à l’entreprise algérienne un ancrage plus durable sur ce marché.
Miser sur les compétences nigériennes
La coopération ne se limite pas aux infrastructures et aux équipements. Les autorités algériennes mettent également en avant la dimension humaine du partenariat.
ENAFOR prévoit ainsi de recourir progressivement aux entreprises, produits et services nigériens et d’intégrer des jeunes du pays dans le projet de Kafra, avec des programmes de formation destinés à leur permettre d’acquérir des compétences directement sur le terrain.
Cette démarche donne une dimension supplémentaire au modèle défendu par Alger : le partenariat africain ne doit pas reposer exclusivement sur l’exportation de prestations, mais également sur le transfert de compétences, la formation des ressources humaines locales et la création progressive de capacités industrielles nationales.
Le prolongement continental du gazoduc transsaharien
La coopération algéro-nigérienne dans les hydrocarbures s’inscrit par ailleurs dans une architecture énergétique beaucoup plus large. Le Premier ministre a ainsi fait le lien avec le projet de gazoduc transsaharien, présenté comme l’un des grands projets structurants de l’intégration énergétique africaine.
Pour Alger, la relation avec Niamey participe ainsi d’une vision continentale où les infrastructures énergétiques, les réseaux commerciaux et les projets industriels peuvent devenir des instruments d’intégration économique et de stabilité régionale.
Cette vision prend une signification particulière dans la région du Sahel. La situation géographique de Kafra, à proximité de la bande frontalière et au carrefour de plusieurs espaces africains, donne au projet une dimension géopolitique supplémentaire. Les deux pays entendent faire de leurs zones frontalières non plus seulement des espaces périphériques, mais des pôles de coopération économique, de développement et de stabilisation.
La coopération s’étend au-delà de l’énergie
Si les hydrocarbures constituent aujourd’hui le secteur le plus visible de ce rapprochement, Alger et Niamey veulent élargir la dynamique à d’autres domaines.
Les infrastructures, la santé, la formation professionnelle, l’enseignement supérieur, la numérisation, le commerce, le transport et les finances figurent parmi les secteurs prioritaires identifiés. Il s’agit, selon les autorités algériennes, de donner progressivement une dimension globale au partenariat et d’installer des mécanismes de coopération capables de produire des résultats concrets.
C’est précisément ce passage des accords aux réalisations que Sifi Ghrieb a voulu souligner à Agadez. Pour Alger, le partenariat avec le Niger pourrait constituer l’une des démonstrations de sa nouvelle approche africaine : privilégier des projets directement utiles aux économies nationales, fondés sur la complémentarité et sur une coopération de long terme.
Après le forage, les premières opérations commerciales
Les journées qui ont suivi la visite du Premier ministre ont d’ailleurs donné une traduction immédiate à cette accélération.
Sonatrach et Sonidep ont réalisé leur première opération conjointe de commercialisation de pétrole nigérien avec le chargement, depuis le terminal de Sèmè au Bénin, d’une première cargaison de brut « Meleck ». Cette opération marque l’entrée effective de la coopération dans le segment commercial et confirme l’ambition des deux compagnies d’élargir leur relation au-delà de la seule exploration.
Dans la foulée, Sonatrach a également entamé ses premières livraisons de carburant d’aviation Jet A1 au Niger, à partir de la raffinerie d’Adrar, conformément au contrat conclu avec Sonidep. Cette nouvelle opération ouvre la voie à un approvisionnement plus régulier du marché nigérien et, potentiellement, d’autres marchés de la région en produits pétroliers algériens.
Kafra apparaît ainsi moins comme un aboutissement que comme un point de départ. En quelques mois, la relation énergétique entre Alger et Niamey a commencé à se décliner en infrastructures électriques, exploration pétrolière, projets de forage, formation, maintenance, commercialisation de brut et fourniture de carburants.À travers cette séquence, l’Algérie cherche aussi à installer Sonatrach comme un opérateur africain capable de proposer non plus un produit ou une prestation isolée, mais toute une chaîne de solutions énergétiques. Et c’est peut-être dans cette approche intégrée que réside la portée essentielle de la visite de Sifi Ghrieb : faire de la frontière algéro-nigérienne non plus seulement une limite géographique, mais l’un des points d’appui d’une nouvelle coopération économique sahélienne.
H. N. A.




