Dans cette interview, Akli Mellouli, sénateur français, livre une lecture à la fois critique et nuancée de la portée de la visite du Pape en Algérie, qu’il considère comme un moment de vérité venant contredire les récits réducteurs sur une prétendue intolérance algérienne. À travers son témoignage, il met en lumière une réalité vécue de coexistence apaisée entre musulmans et chrétiens, fondée sur des valeurs universelles profondément ancrées dans la société algérienne. En miroir, il interroge les tensions françaises autour du fait religieux, dénonçant les dérives d’une laïcité instrumentalisée et les mécanismes d’une stigmatisation persistante de l’islam. Il plaide également pour une relecture historique débarrassée des biais eurocentrés et souligne le rôle stratégique de la diaspora dans la construction d’un axe Paris–Alger renouvelé. Pour lui, cette visite ne prendra tout son sens que si elle s’inscrit dans une dynamique durable de dialogue et de vérité.
Entretien réalisée par Hacène Nait Amara
Vous avez affirmé que la visite du Pape en Algérie « déconstruit complètement le récit d’une Algérie intolérante ». Selon vous, pourquoi ce récit persiste-t-il en France, et à quels intérêts répond-il aujourd’hui ?
Lorsque j’ai dit que cette visite déconstruit le récit d’une Algérie prétendument intolérante, je voulais souligner une réalité simple : les faits contredisent les caricatures. En France, certains discours persistent parce qu’ils servent des logiques politiques bien précises : entretenir la peur de l’Autre, justifier des postures idéologiques, ou encore maintenir une lecture coloniale implicite où l’Algérie devrait sans cesse se justifier devant l’ancien colonisateur. Ce récit répond souvent à des intérêts électoraux, médiatiques ou géopolitiques. Il est plus facile de fabriquer un ennemi symbolique que de regarder la complexité du réel.
Vous avez évoqué une « véritable communion autour de valeurs universelles » entre musulmans et chrétiens à Alger. Cette expérience concrète du vivre-ensemble est-elle, selon vous, transposable dans le contexte français actuel ?
Ce que j’ai vu à Alger, cette communion sincère entre musulmans et chrétiens autour de valeurs universelles — la dignité, le respect, l’hospitalité, la paix — n’a rien d’exceptionnel pour les Algériens ; c’est une culture profondément ancrée. Bien sûr, chaque société a son histoire propre, mais oui, cette expérience est transposable en France, à condition de sortir d’une logique de suspicion permanente. Le vivre-ensemble ne se décrète pas par circulaire : il se construit par la confiance, la justice et la reconnaissance mutuelle.
En observant le respect du fait religieux en Algérie, y compris envers des symboles chrétiens, quel regard portez-vous, en miroir, sur la manière dont l’Islam est traité dans l’espace public français aujourd’hui ?
Le contraste est parfois saisissant. En Algérie, j’ai vu un respect naturel envers le fait religieux, y compris envers les symboles chrétiens, sans que cela ne menace l’identité musulmane majoritaire du pays. En France, malheureusement, l’islam est trop souvent traité comme un problème avant d’être reconnu comme une composante légitime de la nation. On exige des musulmans des preuves permanentes de loyauté républicaine qu’on ne demande à personne d’autre. Cela crée une blessure démocratique profonde. La laïcité ne devrait jamais devenir un instrument de tri des citoyens.
Dans un contexte où une partie de la communauté musulmane en France dénonce une islamophobie, la visite du pape en Algérie peut-elle, selon vous, contribuer à faire évoluer les perceptions et les politiques ?
Beaucoup de nos concitoyens musulmans ressentent aujourd’hui une forme d’islamophobie institutionnalisée, faite de soupçons répétés, de discriminations et parfois de lois perçues comme ciblées. La visite du pape en Algérie peut contribuer à déplacer le regard, parce qu’elle montre au monde une réalité de dialogue, de respect et de coexistence pacifique. Elle rappelle que l’on peut être profondément attaché à sa foi tout en respectant pleinement celle de l’autre. Mais pour que cela change les politiques, il faut du courage politique, pas seulement des symboles.
Vous avez souligné que le pape « remet l’histoire dans le bon sens » en rappelant les racines africaines du christianisme. Cette relecture historique peut-elle, selon vous, contribuer à déconstruire certaines visions eurocentrées encore dominantes en France ?
Absolument. Rappeler les racines africaines du christianisme, c’est remettre l’histoire à l’endroit. Trop souvent, en Europe, on enseigne encore une histoire amputée, où les civilisations africaines, arabes ou musulmanes sont reléguées aux marges. Or, saint Augustin était africain, et l’histoire du christianisme ne commence pas à Rome. Cette relecture historique est essentielle pour déconstruire les visions eurocentrées qui nourrissent encore des formes de supériorité implicite. La vérité historique est aussi une exigence de justice.
Vous évoquez la nécessité de construire un axe Paris–Alger structurant. Dans quelle mesure la diaspora algérienne en France peut-elle jouer un rôle actif dans cette médiation politique, culturelle et même spirituelle ?
La diaspora algérienne en France a un rôle immense à jouer. Elle est un pont vivant entre les deux rives. Elle porte une mémoire, une langue, une culture, mais aussi une capacité unique à comprendre les sensibilités des deux sociétés. Si nous voulons construire un véritable axe Paris–Alger fondé sur le respect et l’intérêt mutuel, cette diaspora doit être considérée non comme un problème, mais comme une ressource stratégique. Elle peut contribuer au dialogue politique, culturel, économique, mais aussi spirituel, car elle incarne cette double appartenance.
Vous avez rappelé le rôle de figures comme Mgr Duval aux côtés des Algériens. Peut-on dire qu’il existe une tradition historique commune du dialogue entre Islam et Christianisme en Algérie, et que cette tradition pourrait inspirer les sociétés européennes ?
Oui, il existe en Algérie une tradition profonde de dialogue entre islam et christianisme, fondée non sur l’effacement des différences, mais sur le respect des consciences. Des figures comme le cardinal Duval ont incarné cela avec courage, en choisissant la justice plutôt que le confort. Pendant la guerre d’indépendance de l’Algérie, certains hommes d’Église ont compris que la dignité humaine était au-dessus des appartenances confessionnelles. Cette mémoire commune est précieuse. Elle peut inspirer l’Europe, qui cherche souvent dans l’urgence ce que d’autres ont appris dans l’épreuve.
Vous avez dénoncé une « stigmatisation fondée sur le mensonge » à propos de l’Algérie. Pensez-vous que la visite du pape marque un tournant dans cette bataille narrative, ou s’agit-il d’un moment ponctuel sans lendemain ?
Je pense que cette visite est un moment important, mais un tournant ne devient réel que s’il est prolongé par des actes. Elle affaiblit incontestablement les discours mensongers sur l’Algérie, parce qu’elle expose une vérité visible, incontestable. Mais les préjugés ne disparaissent pas en un jour. Il faudra poursuivre ce travail de vérité, de dialogue et de pédagogie. La bataille narrative est une bataille politique. Elle exige de la constance. Le plus dangereux serait de croire qu’un symbole suffit ; il faut maintenant transformer ce moment en dynamique durable.
H.N.A.




