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Monseigneur Jean-Paul Vesco, Archevêque d’Alger : « Le Pape était profondément touché par l’accueil des Algériens »

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Pour Monseigneur Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger, la visite du pape Léon XIV en Algérie n’a pas seulement valeur d’événement historique : elle constitue un signe fort de fraternité dans un pays « immensément musulman et qui se vit comme tel ». Dans cette interview, qu’il a bien voulu accorder au magazine Indjazat, le prélat souligne la portée humaine, spirituelle et symbolique d’un voyage qui, selon lui, a permis de replacer l’Algérie dans toute son épaisseur historique, de saint Augustin à l’Algérie indépendante, tout en confirmant sa vocation à être un espace de rencontre. Il insiste aussi sur le caractère singulier d’une visite qui, loin d’un dialogue théologique abstrait, a donné à voir une fraternité vécue, silencieuse, mais profondément réelle.

Entretien réalisée par Hacène Nait Amara 

La visite du pape Léon XIV en Algérie constitue une première historique pour un pays à majorité musulmane. Au-delà de l’événement, comment en appréciez-vous la portée profonde, tant pour l’Algérie que pour l’Église universelle ?

Pour moi, elle est un signe, justement, parce que c’est la visite d’un pape dans un pays immensément musulman et qui se vit comme tel. Cette rencontre est d’autant plus forte, et elle a montré que la fraternité pouvait être réelle. C’est ce qui s’est passé avec le président, c’est ce qui s’est passé à la Grande Mosquée, c’est ce qui s’est passé aussi au Maqam Echahid (le Sanctuaire des Martyrs, Ndlr) : dans les paroles du pape, il y avait une fraternité forte, une reconnaissance. Donc, pour moi, c’est un signe qu’on pose. Le pape ne vient pas simplement pour les chrétiens dans un pays chrétien ; il vient visiter cette Église dans ce pays, qui est de ce peuple-là, et il vient rencontrer les Algériens. Pour moi, c’était extrêmement important qu’il vienne à la rencontre des Algériens dans leur ensemble, même s’il n’a pas pu les voir autant qu’il l’aurait souhaité. Mais ils étaient là, nombreux. La rencontre s’est faite quand même. Je pense qu’ils ont perçu que cet homme venait avec une grande bienveillance à leur rencontre, et lui-même s’est senti accueilli.

L’Algérie est à la fois terre d’Islam et terre de mémoire chrétienne. En quoi cette visite contribue-t-elle, selon vous, à réconcilier ces deux dimensions dans une lecture apaisée de l’histoire ?

Effectivement, cette visite, puisque saint Augustin était tout de même au cœur, d’une manière ou d’une autre, de ce voyage, rétablit une profondeur historique. Et tous nos peuples ont besoin d’être rétablis dans leur profondeur historique. Il y a un passé chrétien très important pour l’ensemble des chrétiens du monde. L’Afrique du Nord a été un creuset au moment de la naissance du christianisme, dans les premiers siècles après Jésus-Christ. Mais il l’a dit aussi au Monument des Martyrs : il y a une histoire avant Augustin. Et c’est toujours bon de pouvoir le rappeler. La tentation, c’est toujours qu’un épisode historique efface le précédent, et cela réduit l’histoire. Or nous, les humains, nous sommes faits de toute notre histoire, depuis des siècles ; nous en sommes pétris.

Je trouve donc que c’était beau, à l’occasion de cette visite, de pouvoir dire que l’Algérie d’aujourd’hui est ce qu’elle est — cette Algérie indépendante, qui se vit dans une religion qui est l’Islam et qui structure le pays — mais avec cette histoire. Et cela donne une ouverture différente. En fait, quand on vit longtemps en Algérie, on sent que ces différentes couches se superposent et s’enrichissent mutuellement. Elles enrichissent aussi les personnes qui en sont issues. C’est une richesse. Et donc c’était beau que ce voyage redonne de la perspective, qu’il nous replonge dans cette profondeur. C’est important.

La figure de saint Augustin, omniprésente dans ce voyage, apparaît comme un véritable trait d’union entre culture et religion. Comment interprétez-vous ce retour aux sources augustiniennes dans la construction d’un dialogue méditerranéen renouvelé ?

Pour moi, ce qui est très impressionnant, c’est que la figure de saint Augustin demeure, alors qu’il y a eu d’autres figures autour de lui. Il y a eu Cyprien, beaucoup d’autres grandes figures, un véritable creuset intellectuel et religieux, des centaines d’évêques, tout un monde. Et pourtant, c’est la figure d’Augustin qui reste. C’est très mystérieux pour moi.

C’est à la fois un penseur, un théologien, mais c’est surtout sa figure qui demeure. Bien sûr, il a contribué à la pensée chrétienne, et cette pensée s’est ensuite enrichie par d’autres, mais lui reste. Cette figure a traversé les siècles, alors que l’homme est mort en 430, au moment même où les Vandales allaient anéantir la ville, une civilisation entière. Tout aurait pu disparaître. Et pourtant, il est là, dans la mémoire collective de l’Algérie. Évidemment, il est aussi là dans la mémoire et les écrits de l’Église. Et puis c’est un jeune homme qui a cherché la vérité, qui a cherché le sens de sa vie, qui est allé jusqu’à Milan, où il a finalement été baptisé. Mais il aurait pu rester en Italie, au cœur de l’Empire romain. Non, il a à cœur de revenir chez lui. Il ramène aussi là-bas une part de cette Afrique du Nord. Donc oui, il a contribué à tisser cette mémoire collective méditerranéenne. Et c’est beau parce que, de fait, il est un trait d’union.

Le pape Léon XIV, profondément marqué par la pensée augustinienne, a tenu à se recueillir sur les lieux mêmes où Augustin a vécu et prêché. Que représente pour vous, et pour l’Église d’Algérie, cette centralité donnée à une figure africaine du christianisme souvent méconnue ?

Le pape Léon XIV est entré à seize ans dans un ordre religieux, une famille religieuse placée sous la figure de saint Augustin, sous sa règle monastique. Donc il a été pétri de cela. Pendant ses études, évidemment, on en parlait plus que d’autres théologiens chrétiens. Et on sent bien aujourd’hui qu’il en est habité. Quand il fait ses discours ailleurs qu’en Algérie, quand il parle, quand il prêche, les références à saint Augustin sont celles qui lui viennent le plus spontanément.

Il y a pourtant beaucoup d’autres théologiens dans l’histoire de l’Église, et d’autres peuvent avoir d’autres références. Saint Augustin n’a pas créé une religion particulière ; il a contribué à l’élaboration d’une pensée chrétienne dans les premiers siècles de l’Église. Mais il est d’abord pétri par les Évangiles. Nous sommes tous à la même source. 

Ensuite, il peut y avoir tel ou tel penseur qui nous habite davantage, parce qu’il a contribué à former notre intelligence spirituelle et théologique.

Le pape Léon, lui, a pu forger son intelligence théologique à l’école de saint Augustin. D’autres le font à l’école d’autres penseurs. C’est possible. Mais lui, c’est sa particularité, sa force : il connaît bien Augustin. Et quand on connaît bien un auteur, c’est une force, parce qu’on entre vraiment dans une pensée. Cela aurait pu être saint Thomas d’Aquin ou d’autres. Mais lui, c’est saint Augustin.

Des images fortes ont marqué cette visite, notamment l’émotion du Saint-Père au moment où il a planté l’olivier. Comment interpréter ces gestes et ces larmes dans leur dimension à la fois intime, spirituelle et universelle ?

En revenant sur les lieux de saint Augustin, qu’il connaissait déjà, mais cette fois comme pape, il a pu se recueillir près de la basilique de la Paix, là où saint Augustin avait vécu. Et puis il a planté un olivier. Il ne faisait pas très beau, il pleuvait même, mais on a vu ce moment.

Tout d’un coup, il regardait sa vie à la lumière de cet homme dont la pensée l’a façonné. Donc oui, je pense que c’était un moment d’émotion pour lui, un moment d’émotion personnelle et de spiritualité. C’était son moment personnel dans cette visite. Ce n’était certes pas un pèlerinage personnel : il venait pour l’Algérie. Il avait dit dans l’avion qui le ramenait du Liban : « J’aimerais aller en Algérie pour continuer à construire des ponts entre le monde chrétien et le monde musulman. » Voilà son point de départ. Et la figure de saint Augustin est une belle figure pour cela.

Mais à titre personnel, il avait aussi son attachement propre. Il était là, sur la terre qu’Augustin a foulée. Et tant mieux qu’il y ait eu ce moment d’émotion : c’est beau. D’ailleurs, c’est aussi ce qui contribuera à faire que ce voyage, qui ne ressemble à aucun autre, restera singulier. C’était un voyage où les symboles étaient extrêmement forts. Il ne ressemblait pas du tout au voyage qu’il allait faire ensuite, où il rencontrerait des foules immenses. Mais je suis sûr que ce voyage-là restera dans son cœur. Et il me l’a dit.

Dans un contexte international marqué par les tensions identitaires et religieuses, peut-on considérer que cette visite positionne l’Algérie comme un espace possible de médiation, de dialogue entre les civilisations ?

Cela y contribue. Une visite, c’est un moment. Mais une visite, c’est aussi une volonté. Le fait que le président de la République ait voulu inviter le pape est un signe fort. Et l’Algérie est, en fait, le premier pays qui a invité le pape. Pour qu’un pape vienne dans un pays, il faut qu’il soit invité par le président de la République et par le responsable de l’Église locale. L’Algérie a été le premier pays à le faire, dans les règles, très rapidement. Donc c’était une volonté, et cela dit quelque chose. Après, ce n’est pas la visite en elle-même qui suffit : c’est à continuer. Mais cette visite traduit bien la volonté du président, celle d’inviter une autorité religieuse catholique universelle de premier plan, et la volonté du pape de venir dans ce pays parce que c’est l’Algérie ; pas seulement parce qu’il y a déjà passé du temps, mais parce que, comme il l’a dit, il vient à la rencontre d’une grande nation, placée aussi dans une situation stratégique.

Je pense qu’il y a là une position essentielle, à tous points de vue, par tout ce que l’Algérie représente, par son histoire, par sa position géographique, par son poids. Elle peut jouer, effectivement, je crois, un très grand rôle dans le rapprochement des peuples et dans la construction de schémas de paix.

H. N. A. 

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