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Chamseddine Hafiz, recteur de la Mosquée de Paris : « Cette visite n’a pas créé le dialogue : elle en a révélé la profondeur »

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À travers cette lecture à la fois institutionnelle, spirituelle et politique de la visite du Pape Léon XIV en Algérie, le recteur de la Mosquée de Paris, Chamseddine Hafiz, souligne la portée profonde d’un événement qui, selon lui, confirme la possibilité d’un dialogue religieux enraciné dans l’histoire plutôt que dicté par les circonstances. Dans cet entretien qu’il a bien voulu accorder au Magazine INDJAZAT, Il y voit la manifestation d’une Algérie fidèle à une tradition de mesure, de retenue et de coexistence, ainsi qu’un signal fort adressé aux musulmans de France sur la capacité de leur foi à conjuguer dignité, ouverture et confiance. Suivez-le 

Entretien réalisée par Hacène Nait Amara 

Quel regard personnel et institutionnel portez-vous sur cet événement ?

J’ai vécu cette visite à la fois comme un moment d’observation et comme un moment de responsabilité. Observation, parce que certaines images disent beaucoup sans avoir besoin d’être commentées : celles d’un accueil digne, apaisé, sans crispation. Responsabilité, parce qu’un tel moment engage aussi les institutions religieuses dans la manière dont elles l’interprètent et le prolongent.

Sur le plan institutionnel, cet événement marque moins une rupture qu’une confirmation : celle qu’un certain type de relation entre traditions religieuses est possible, à condition qu’il ne soit ni superficiel ni désincarné. Sur le plan personnel, avec beaucoup d’émotion, j’y ai vu un moment de justesse. Rien d’ostentatoire, mais quelque chose de tenu, presque évident.

Quelle symbolique particulière revêt cette visite en Algérie ?

Elle est forte précisément parce qu’elle ne repose pas uniquement sur le présent. L’Algérie n’est pas simplement un pays musulman au sens sociologique du terme. L’Algérie est un espace de profondeur, où se sont rencontrées et superposées des traditions religieuses, culturelles et intellectuelles. La mémoire de saint Augustin, dont l’œuvre continue de structurer une part essentielle de la pensée chrétienne, en est l’un des marqueurs les plus visibles, mais elle n’est pas la seule. Cette terre a été, à différentes époques, un lieu de circulation des idées, des langues et des croyances.

C’est d’ailleurs ce que plusieurs observateurs internationaux ont relevé au moment de cette visite : au-delà de l’événement lui-même, ils ont vu dans l’Algérie un point d’équilibre, un espace harmonieux où la question religieuse ne se réduit ni à l’affrontement ni à l’effacement, mais s’inscrit dans une forme de continuité historique.

Dans ce contexte, la venue du souverain pontife ne prend pas la forme d’une irruption extérieure. Elle s’inscrit dans une mémoire longue, parfois silencieuse, mais toujours fortement présente. Elle rappelle que cette région du monde n’a jamais été étrangère à la pluralité, même lorsqu’elle ne la met pas en avant.

C’est sans doute ce qui donne à cette visite une tonalité particulière : elle ne crée pas un dialogue ex nihilo, elle le révèle.

Que représente la séquence de la Grande Mosquée d’Alger ?

Elle concentre à elle seule une grande partie de la signification de cette visite. Parce que le lieu n’est pas neutre. La Grande Mosquée d’Alger est un symbole fort de l’islam contemporain, à la fois par son architecture et par ce qu’elle représente dans l’imaginaire collectif.

Que cette rencontre s’y soit tenue sans tension, dans un cadre maîtrisé, envoie un message clair : celui d’une confiance dans sa propre tradition. Non pas une confiance démonstrative, mais une confiance silencieuse.

Et ce message dépasse largement le cadre religieux. Il s’adresse aussi aux opinions publiques, souvent tentées de lire ces moments à travers le prisme du conflit ou de la méfiance.

Cette visite peut-elle faire évoluer les relations islamo-chrétiennes ?

Elle ne les redéfinit pas à elle seule, et il faut se garder des effets d’annonce.

En revanche, elle peut contribuer à déplacer le regard. Elle montre que le dialogue n’est pas nécessairement une posture défensive ou une stratégie d’image. Il peut être une réalité, à condition qu’il repose sur une connaissance réelle, et non sur des représentations approximatives.

Ce déplacement est essentiel. Car les relations entre musulmans et chrétiens souffrent moins d’un manque de volonté que d’un déficit de compréhension mutuelle.

Quels messages le pape a-t-il voulu transmettre ?

Je retiendrai surtout une phrase, prononcée à Notre-Dame d’Afrique : « La foi n’isole pas, elle ouvre. » En quatre mots, il disait l’essentiel, et il le disait depuis un lieu qui appartient autant à la mémoire algérienne qu’à l’histoire catholique.

Ce qui m’a frappé, c’est que ce message n’avait rien d’une déclaration d’intention. Il était déjà accompli par le geste même du voyage. Un pape augustinien qui revient sur la terre d’Augustin, qui entre dans la Grande Mosquée d’Alger, qui célèbre une messe devant huit cents catholiques dans un pays de quarante-huit millions de musulmans : tout cela est le message, avant même qu’un mot soit prononcé.

Et ce message-là, précisément, dérange certains. Pas parce qu’il est ambigu, mais parce qu’il est clair. Il dit qu’une foi solide n’a pas besoin de l’hostilité de l’autre pour exister. C’est simple. C’est même évident. Mais nous vivons une époque où l’évident est devenu subversif.

L’image de l’Algérie comme espace de coexistence vous paraît-elle fidèle ?

Elle est fidèle, à condition de ne pas la simplifier. L’Algérie n’est pas un modèle au sens où tout y serait parfaitement harmonieux. Mais elle porte une tradition de mesure, de retenue et une certaine manière d’habiter la religion sans la transformer en instrument de confrontation permanente.

Cette tradition existe. Elle est parfois discrète, mais elle s’est exprimée clairement à l’occasion de cette visite. Il faut simplement éviter de la figer en image idéale. Elle est vivante, donc, par définition, imparfaite, mais réelle.

Quels prolongements concrets souhaiteriez-vous ?

Le risque, après ce type d’événement, est toujours le même : qu’il reste au niveau du symbole.

Les prolongements ne doivent pas être spectaculaires, mais consistants. Ils passent par des initiatives concrètes : échanges académiques, programmes de formation, rencontres entre acteurs religieux, mais aussi travail auprès des jeunes générations.

Ce que je souhaiterais, c’est qu’on ose aller plus loin, sur deux registres.

Le premier, intellectuel : pourquoi ne pas organiser, sur les deux rives de la Méditerranée, une rencontre internationale autour des grands penseurs qui ont façonné à la fois l’islam et le christianisme ? Une rencontre en miroir, où l’on lirait Augustin depuis Alger et Ibn Rushd depuis Rome. Où l’on montrerait concrètement que ces traditions ne se sont pas construites dos à dos, mais souvent en dialogue, en tension féconde, parfois en se lisant mutuellement.

Le second, humain et populaire : le dialogue ne peut pas rester l’affaire des institutions et des intellectuels. Il doit descendre dans la vie ordinaire. Je pense à des initiatives communes autour de la solidarité concrète, auprès des personnes âgées isolées, des victimes de guerre, de ceux que nos deux sociétés laissent malheureusement trop souvent au bord du chemin. Chrétiens et musulmans qui agissent ensemble, non pas pour démontrer quelque chose, mais parce que leurs traditions respectives leur commandent la même chose : prendre soin, avec bienveillance, de l’autre.

C’est à ce niveau-là, dans le quotidien partagé, que le dialogue devient irréversible.

Quel impact pour les musulmans de France ?

Ces images n’ont laissé personne indifférent, et les réseaux sociaux l’ont montré immédiatement. Ce que j’ai observé, c’est une fierté réelle, celle de voir une terre d’islam accueillir avec dignité, avec grandeur, dans le plein respect de sa tradition, une figure majeure du christianisme mondial. Pas de crispation, pas de démonstration forcée. Juste la force tranquille d’une civilisation qui sait ce qu’elle est.

Mais je serais malhonnête si je m’arrêtais là. Car, pour beaucoup de musulmans de France, ces images ont aussi éveillé quelque chose de plus intime. Une comparaison silencieuse, que personne ne formule vraiment à voix haute, mais que tout le monde ressent : là-bas, la foi est accueillie comme une évidence. Ici, elle doit encore, trop souvent, se justifier.

Ce n’est pas un reproche. C’est un constat. Et cette visite, en rendant visible ce contraste, peut paradoxalement aider : elle rappelle aux musulmans de France que leur tradition porte en elle une capacité d’ouverture et de grandeur que personne ne peut leur retirer. C’est peut-être cela, au fond, le message le plus fort que ces images leur ont adressé.

H.N.A. 

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