Tout au long de ce mois de mai 2026, l’activité diplomatique du président de la République, Abdelmadjid Tebboune, a pris la forme d’un véritable ballet politique et stratégique, mêlant visites d’État, audiences de haut niveau, messages présidentiels, consultations africaines, relance de coopérations bilatérales et diplomatie spirituelle.
Par Hacène Nait Amara
De la Turquie à l’Angola, du Parlement africain au Congo, de la France au Niger, en passant par la Somalie et la Fayda Tidjania du Sénégal, Alger s’est imposée comme un point de passage, d’écoute et de coordination. Lue dans une optique algérienne, cette intense activité traduit moins une succession protocolaire qu’un repositionnement méthodique : celui d’un État qui entend conjuguer souveraineté, coopération, profondeur africaine, dialogue méditerranéen et influence spirituelle.
Le mouvement s’ouvre, le mercredi 6 mai 2026, par le déplacement du président Tebboune en République de Turquie pour une visite officielle inscrite dans le renforcement des relations de fraternité et de coopération entre les deux pays. Le fait le plus structurant de cette étape est la coprésidence, avec le président Recep Tayyip Erdogan, de la première session du Conseil de coopération stratégique de haut niveau algéro-turc. Cette architecture institutionnelle donne à la relation bilatérale une portée durable : elle ne se limite plus à la chaleur politique ou aux échanges économiques ponctuels, mais cherche à inscrire la coopération dans un cadre stratégique, suivi et piloté au plus haut niveau de l’État.
Cette première étape éclaire une constante de la diplomatie algérienne contemporaine : diversifier les partenariats sans s’enfermer dans des dépendances exclusives.
La France, entre messages politiques et canaux sectoriels
Trois jours plus tard, le samedi 9 mai, le président de la République reçoit à Alger Mme Alice Rufo, ministre déléguée auprès de la ministre française des Armées et des Anciens combattants, porteuse d’un message du président Emmanuel Macron. La présence, à cette audience, de hauts responsables algériens, dont le ministre d’État Ahmed Attaf et le conseiller diplomatique Amar Abba, indique que le message français s’inscrit dans un échange politique suivi avec attention par Alger.
Dans la lecture algérienne, cette audience confirme que la relation avec Paris demeure abordée avec prudence, mais aussi avec réalisme. Les sujets sensibles ne disparaissent pas ; ils sont encadrés par des canaux institutionnels. La venue d’une responsable liée au portefeuille des Armées et des Anciens combattants porte, en elle-même, une charge mémorielle, sécuritaire et stratégique.
L’Angola, symbole d’un ancrage africain assumé
Le lundi 11 mai, l’agenda présidentiel prend une dimension africaine majeure avec l’accueil, à l’aéroport international d’Alger, du président angolais Joao Lourenço, en visite d’État en Algérie. La solennité de l’accueil — hymnes nationaux, honneurs militaires, 21 coups de canon — marque le rang accordé à cette visite. Au-delà du protocole, c’est la relation entre deux pays africains aux trajectoires de libération et aux ambitions continentales affirmées qui se trouve mise en avant.
Cette visite d’État intervient dans un contexte où l’Algérie cherche à donner plus de cohérence à son action africaine. L’Angola, puissance pétrolière, acteur diplomatique du continent et pays disposant d’un poids politique en Afrique australe, constitue un partenaire naturel pour une diplomatie algérienne soucieuse d’articuler mémoire anticoloniale, coopération Sud-Sud, développement économique et coordination politique. En recevant le président Lourenço avec les égards dus à une visite d’État, Alger rappelle que son retour africain n’est pas rhétorique : il se matérialise dans des rendez-vous bilatéraux de haut niveau.
Le lendemain, mardi 12 mai, le président Tebboune reçoit le président du Parlement africain, Fateh Boutoubik. Cette audience prolonge la dimension continentale de cette activité diplomatique. Elle met en évidence l’intérêt accordé par Alger aux institutions africaines, au moment où la représentation parlementaire panafricaine peut devenir un espace de formulation politique, de concertation et de défense des intérêts du continent.
Somalie, souveraineté et refus des ingérences
La diplomatie algérienne apparaît également dans sa dimension doctrinale à travers le dossier somalien. L’envoyé spécial du président de la République fédérale de Somalie, Farah Sheikh Abdulkadir Mohamed, avait exprimé, à l’issue d’une audience accordée par le président Tebboune, la reconnaissance de son pays pour le rôle pionnier de l’Algérie dans le soutien des causes africaines et arabes.
La lettre transmise par le président somalien remerciait Alger pour sa position ferme en faveur de l’unité et de la souveraineté de la Somalie.
Ce passage est essentiel pour comprendre la ligne algérienne. Dans le cas somalien, l’Algérie ne se contente pas d’un discours général sur la solidarité africaine. Elle réaffirme un principe cardinal : la souveraineté des États, l’intégrité territoriale et le rejet des ingérences extérieures. La Somalie, par la voix de son envoyé spécial, souligne d’ailleurs l’importance d’unifier les positions africaines et arabes face aux tentatives de déstabilisation. Pour Alger, ce registre rejoint une doctrine constante : soutenir les États dans leur cohésion nationale, refuser les logiques de fragmentation et privilégier la coordination régionale et internationale.
Le Congo, la diplomatie
économique et la profondeur panafricaine
Le dimanche 17 mai, le président de la République reçoit le ministre congolais des Affaires étrangères, de la Francophonie et des Congolais à l’étranger, Constant-Serge Bounda, porteur d’une lettre du président Denis Sassou N’Guesso. À l’issue de l’audience, le chef de la diplomatie congolaise évoque des questions d’intérêt commun et souligne la vocation panafricaine des diplomaties algérienne et congolaise. Il insiste également sur des relations « très fraternelles et solides », à l’approche du 62e anniversaire de l’établissement de la coopération entre les deux pays.
La mention de la diplomatie économique donne à cette audience une portée particulière. Elle montre que l’Afrique n’est pas seulement envisagée par Alger comme un espace de solidarité politique ou de mémoire partagée, mais comme un champ d’expansion, d’investissement, d’échanges et de complémentarités.
Justice, sécurité et relance pragmatique avec Paris
Lundi 18 mai, encore un autre haut responsable français débarque à Alger. Il s’agit de Gérald Darmanin, Garde des Sceaux, ministre français de la Justice s’est le président. Reçu par le président Tebboune, cette nouvelle étape du dialogue avec la France, après la visite d’Alice Rufo, confirme l’existence d’un canal de travail entre Alger et Paris sur des dossiers sectoriels sensibles. La justice, la coopération judiciaire, les questions pénitentiaires, les extraditions ou les dossiers liés à la criminalité transnationale relèvent de domaines où l’efficacité pratique peut prendre le pas sur les tensions politiques récurrentes. Mais, vue d’Alger, cette coopération n’a de sens que si elle respecte l’égalité souveraine, la réciprocité et la prise en compte des préoccupations algériennes.
Niger : voisinage, sécurité et intégration des agendas
Le mardi 19 mai, l’agenda présidentiel se densifie encore avec la réception du ministre d’État nigérien, ministre de l’Intérieur, de la Sécurité publique et de l’Administration du territoire, le général de division Mohamed Toumba. Cette audience illustre une approche intégrée du voisinage sahélien. Avec le Niger, l’Algérie ne traite pas seulement de sécurité au sens strict. Elle lie sécurité, développement, agriculture, énergie, coopération institutionnelle et solidarité. C’est une lecture stratégique du Sahel : la stabilité ne peut être réduite à la seule réponse sécuritaire ; elle suppose des projets, des corridors, des échanges, une coopération administrative et une capacité à répondre aux besoins concrets des populations frontalières.
La diplomatie spirituelle comme prolongement de l’influence africaine
Le même mardi 19 mai, le président de la République reçoit également le Khalife général de la Fayda Tidjania au Sénégal, Cheikh Mohamed El-Mahi Ibrahim Niass. Cette rencontre ajoute une dimension spirituelle au ballet diplomatique. La Tidjania, dont l’histoire relie l’Algérie à de vastes espaces d’Afrique de l’Ouest, constitue un vecteur d’influence douce, de mémoire religieuse et de continuité culturelle. En recevant une haute autorité de la Fayda Tidjania sénégalaise, Alger réactive un lien historique qui dépasse le strict cadre des chancelleries. Elle rappelle que la profondeur africaine de l’Algérie n’est pas seulement politique ou économique : elle est aussi spirituelle, savante et civilisationnelle.
H. N. A.




