Porté par une ambition à la fois historique, artistique et stratégique, le projet de film consacré à l’Émir Abdelkader s’inscrit dans une dynamique de relance du cinéma algérien. Dans cet entretien qui suit, Salim Aggar, Directeur général de l’entreprise publique Al Djazairi Production, chargée de la production, de l’exploitation et de la distribution du film, revient sur les contours d’une œuvre d’envergure internationale, dont la réalisation pourrait s’étendre sur plusieurs années. De la rigueur scientifique mobilisée à travers une commission d’historiens, à l’ampleur des moyens techniques et humains nécessaires à la reconstitution d’une fresque historique, il détaille les exigences d’un projet conçu selon les standards des grandes productions mondiales. Pensé dès l’origine pour une diffusion internationale, le film ambitionne de conjuguer exigence narrative, puissance visuelle et attractivité globale. Au-delà de l’œuvre elle-même, Salim Aggar inscrit cette initiative dans une perspective plus large : celle d’un levier structurant pour l’ensemble de l’industrie cinématographique nationale, appelée à renouer avec son rayonnement passé et à retrouver sa place sur la scène internationale.
Interview réalisée par Hacène Nait Amara
Un film consacré à une figure fondatrice comme l’Émir Abdelkader implique une ambition historique, culturelle et symbolique forte. Quel est le temps global imparti à ce projet, depuis la phase de conception jusqu’à la sortie en salles, et comment ce calendrier a-t-il été calibré au regard de la complexité du sujet ?
Cela dépend du budget et du scénario. Si le film possède un budget important avec des séquences de batailles et de production lourde cela peut durer jusqu’à 5 ans de tournage et autant de préparation. Je vous donne une idée avec le film épique « Guerre et paix » du russe Sergueï Bondartchouk. Le film a nécessité 5 ans de tournage, 300 acteurs, 100 000 figurants 1 000 chevaux. On est loin de ses standards internationaux actuels comme le film « Napoleon » de Ridley Scott, mais nous sommes certains que le film de l’Emir sera au même niveau que le film « Ar-Rissala » de Mustapha Akkad, avec une direction artistique et une distribution internationale importante. Pour ce faire, le projet nécessite au moins deux ans de préparation et au moins une année de tournage.
Pouvez-vous détailler les grandes étapes prévues pour la réalisation du film (recherche historique, écriture du scénario, repérages, tournage, postproduction, diffusion) et préciser lesquelles sont déjà engagées ou en cours ?
Nous avons pris une année pour la documentation historique, repérages et l’écriture du scénario, je pense que c’est le minimum pour réussir une telle production. La production peut prendre trois ans de ce genre de film historique. Il y a ensuite l’opération de casting qui peut prendre du temps avec les négociations notamment avec les acteurs et techniciens étrangers. Mais vu l’importance du projet, nous avons déjà pris contact avec des techniciens importants étrangers et nationaux, pour avant dans le projet.
Comment la société s’assure-t-elle de la rigueur historique du récit ? Un comité scientifique, des historiens ou des spécialistes de l’Émir Abdelkader sont-ils associés au projet afin de garantir la fidélité aux faits tout en respectant les exigences du langage cinématographique ?
La commission historique a été soigneusement sélectionné. Elle est composée d’historiens et de spécialistes de l’histoire de l’Emir. La présidence de la commission été confié à l’un des plus importants spécialistes du film historique Djamel Yahiaoui. Ce dernier a été en charge des principaux projets de film historique durant ses 20 dernières années au niveau des ministères des moudjahidines et de la culture.
La commission avait comme mission de sélectionner les principaux faits historiques et les personnages principaux du film. Nous avons également rassemblé la majorité des documents importants relatifs à l’émir, notamment à sa famille, et cela grâce à l’apport de la fondation de l’Emir Abdelkader, qui possède une importante base documentaire concernant la vie de l’Emir.
Quelle est la ligne artistique retenue pour ce film : fresque épique, récit politique et spirituel, ou combinaison de plusieurs registres ? Et dans quelle mesure ces choix influencent-ils le format et la durée du film ?
Il est évident que le genre retenu pour cette œuvre demeure la fresque historique, dans laquelle on va mettre tous les ingrédients internationaux pour réussir un grand film historique. Généralement ce genre de film a besoin au moins de deux heures de films, car c’est une reconstitution historique.
Un tel projet nécessite des ressources importantes. Quels sont les moyens humains, techniques et logistiques mobilisés (équipes locales et internationales, décors, costumes, lieux de tournage) pour donner toute son ampleur à cette œuvre ?
Il n’y a pas plus compliqué que les films historiques, car en plus des batailles, il faut reconstituer les décors, les costumes et les accessoires de l’époque et il est clair que pour ce genre de projet nous avons besoin des meilleurs techniciens et spécialistes dans ce domaine. C’est pourquoi nous comptons recruter les meilleurs dans le domaine du décor, des costumes, mais aussi des accessoires et des armes. Pour cela nous avons besoin des compétences nationales et étrangères.
Une équipe est déjà mise en place au niveau de la société de production Al Djazairi, pour rassembler tous les accessoires du film, le reste sera pris en charge par des producteurs exécutifs algériens et étrangers.
Pouvez-vous nous donner un ordre de grandeur du budget prévisionnel du film et expliquer la structure de son financement (fonds publics, partenariats nationaux ou internationaux) ?
Je ne peux fixer un budget prévisionnel tant que le scénario n’est pas final. Une fois le texte validé on peut développer la production, notamment pour ce qui est du coût des décors qui sont inscrit dans le texte, les accessoires pour les batailles et surtout le cachet des techniciens, des acteurs principaux et des prestataires. Ce qui est certains aussi et que la société de production Al Djazairi est une EPIC dépendant du ministère de la culture, le financement est 100% algérien. Il y a un budget pour l’exploitation et un budget pour la production.
L’Émir Abdelkader est une figure historique connue bien au-delà de l’Algérie. Le film est-il pensé dès l’origine pour une diffusion internationale, et comment cette ambition influence-t-elle les standards de production ?
L’EPIC Al Djazairi créé par décret présidentiel en 2021 a pour mission la production, l’exploitation et la distribution du film. C’est sans doute la seule entreprise de cinéma en Algérie qui a établi une stratégie de distribution internationale. Pour cela nous avons déjà établi des contacts avec des distributeurs et des coproducteurs. Mais avant toute chose, nous devons boucler l’équipe technique première, c’est-à-dire le réalisateur, le scénariste et surtout les stars qui seront représentés dans le film. C’est eux qui qui vont définir la hauteur et l’importance de la production au niveau international. A ce propos, il faut des têtes d’affiche pour distribuer le film à l’international. C’est la stratégie qu’avait mise en place Mustapha Akkad avec le film « ar-Rissala » en mettant en vedette Anthony Quinn.
Comment est organisée la gouvernance du projet au sein de la société publique et quels mécanismes avez-vous mis en place pour concilier exigences de performance, responsabilité publique et liberté de création ?
Une entreprise publique chargée de la production cinématographique doit impérativement s’inscrire dans les registres internationaux. Nous avons vécu dans les années 70 la grande époque de l’ONCIC, l’office nationale chargé de l’industrie cinématographique, qui a donné à l’Algérie un Oscar en 1970 avec « Z » de Costa Gavras et une Palme d’Or en 1975 avec « Chronique des années de braises » de Mohamed Lakhdar Hamina. Depuis la dissolution des entreprises cinématographiques algériennes à la fin des années 90, l’entreprise cinématographique n’a pas retrouvé sa grandeur au niveau international. Il est temps avec Al Djazairi qu’elle retrouve la place internationale qui est la sienne. L’Algérie demeure, à ce jour, l’un des pays arabes et africains, qui possède ce palmarès (Un lion d’or, un Oscar et une Palme d’or).
Ce film peut-il être pensé comme un levier de structuration durable de l’industrie cinématographique algérienne (formation des compétences artistiques, transfert de savoir-faire, création d’emplois, lancement de studios, et installation de décors cinématographiques), au-delà de l’œuvre elle-même, et avec quelle vision de long terme pour le cinéma algérien ?
Je pense que le président de la République, Monsieur Abdelmadjid Tebboune a jeté les bases de la relance du cinéma algérien lors des assises du cinéma algérien le 19 janvier 2026. La création d’un ministère chargé du cinéma, dès son premier mandat, démontre qu’il y a une grande volonté politique du Président de relancer l’industrie cinématographique en Algérie. Le projet du film sur l’Emir Abdelkader sera sans doute la locomotive qui va replacer le cinéma sur la scène internationale, Incha’Allah.
H. N. A.




