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Gérald Darmanin à Alger : La coopération judiciaire au cœur d’une séquence de relance entre l’Algérie et la France 

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La visite à Alger de Gérald Darmanin, Garde des Sceaux, ministre français de la Justice, s’inscrit dans une nouvelle séquence de relance pragmatique entre l’Algérie et la France, marquée par la volonté affichée de traiter des dossiers concrets après une période de crispations politiques et diplomatiques. Reçu, lundi 18 mai 2026, par le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, le responsable français a placé son déplacement sous le signe de l’amélioration de la coopération judiciaire et pénitentiaire entre les deux pays. 

Cette visite intervient dans un moment où les deux capitales semblent chercher à rétablir des mécanismes de dialogue opérationnel, en privilégiant les sujets d’intérêt commun et les dossiers nécessitant une coordination institutionnelle étroite. Au cœur des échanges figurent notamment les biens mal acquis, la lutte contre la criminalité organisée, les demandes d’extradition, la coopération pénitentiaire, la justice civile ainsi que certains cas individuels suivis au plus haut niveau par Paris. 

Par Hacène Nait Amara 

Une audience présidentielle à forte portée politique 

Le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, a reçu, le 18 mai à Alger, le ministre français de la Justice, Gérald Darmanin. L’audience s’est déroulée en présence de plusieurs hauts responsables algériens, traduisant l’importance accordée à cette séquence. Cette réception au plus haut niveau de l’État donne à la visite du ministre français une portée qui dépasse le cadre strictement ministériel. Elle intervient dans un contexte où Alger et Paris cherchent à réactiver plusieurs canaux de coopération, après une période marquée par des tensions récurrentes, des malentendus politiques et des dossiers sensibles restés en suspens. 

« Améliorer la coopération judiciaire et pénitentiaire » 

À l’issue de l’audience que lui a accordée le président Abdelmadjid Tebboune, Gérald Darmanin a clairement situé l’objectif de son déplacement. Sa visite en Algérie, a-t-il indiqué, vise à « améliorer la coopération judiciaire et pénitentiaire entre les deux pays ». Cette formule résume l’esprit d’une mission voulue comme opérationnelle, fondée sur l’examen de dossiers précis et sur la relance de mécanismes de travail entre les administrations judiciaires algérienne et française. Le ministre français a rappelé avoir eu, depuis dimanche 17 mai soir, de nombreuses réunions avec son homologue algérien, Lotfi Boudjemaa, en présence de l’ambassadeur de France en Algérie et de hauts magistrats français. 

La délégation française comprenait notamment la directrice des affaires criminelles et des grâces, le procureur national financier et la procureure nationale chargée de la criminalité organisée. La présence de ces hauts responsables judiciaires donne une indication claire sur la nature des sujets traités. Il ne s’agissait pas seulement d’une visite de courtoisie ou d’un déplacement diplomatique général, mais d’une mission construite autour de dossiers techniques, parfois complexes, nécessitant l’intervention directe de magistrats spécialisés. Cette configuration traduit aussi la volonté de donner un contenu concret à la coopération annoncée, en passant des déclarations d’intention à l’examen opérationnel des procédures, des demandes d’entraide, des saisies, des confiscations et des échanges d’informations judiciaires. 

Les biens mal acquis, dossier central de la coopération 

Parmi les dossiers abordés, celui des biens mal acquis occupe une place majeure. Gérald Darmanin a indiqué que les deux parties avaient « longuement échangé » sur ce sujet sensible, précisant qu’« une centaine de demandes » avaient été formulées par les autorités algériennes afin de récupérer des biens issus de la corruption, avec la coopération de la justice française. Ce chiffre donne la mesure de l’ampleur du dossier et de son importance pour l’Algérie, engagée dans une démarche de récupération d’avoirs détournés et transférés à l’étranger. La question ne relève pas seulement de la procédure judiciaire : elle touche aussi à la crédibilité de l’action publique, à la réparation du préjudice subi par l’État et à la lutte contre les circuits financiers illicites. 

Ce dossier revêt une importance particulière pour l’Algérie, qui cherche depuis plusieurs années à identifier, localiser et récupérer des actifs considérés comme issus de faits de corruption. La coopération judiciaire française est, à cet égard, déterminante lorsque des biens immobiliers, comptes bancaires, participations, avoirs financiers ou autres actifs sont situés sur le territoire français ou relèvent de procédures instruites par les juridictions françaises. La présence, dans la délégation française, du procureur national financier souligne précisément cette dimension. Elle montre que les échanges ont porté sur des procédures nécessitant une articulation fine entre les demandes algériennes, les exigences du droit français et les mécanismes de coopération internationale en matière pénale et financière. 

Le ministre français a annoncé que les autorités judiciaires algériennes seraient prochainement invitées à Paris afin d’approfondir les discussions autour de ces dossiers. L’objectif affiché est de permettre à la justice française de traiter les saisies et confiscations concernant d’anciens responsables algériens. Cette perspective donne un prolongement concret à la visite d’Alger. Elle permet d’envisager une séquence de travail technique, au cours de laquelle les magistrats et responsables compétents des deux pays pourraient préciser les éléments de procédure, compléter les dossiers et accélérer, lorsque le droit le permet, le traitement des demandes algériennes. Pour Alger, ce chantier constitue un test de la capacité de la coopération bilatérale à produire des résultats tangibles sur un sujet politiquement et symboliquement très sensible. 

Narcotrafic, criminalité organisée et renseignement judiciaire 

La lutte contre la criminalité organisée a constitué un autre volet important des discussions. Gérald Darmanin a évoqué la montée des réseaux de trafic de drogues, soulignant que l’Algérie et la France partagent la difficulté de lutter contre les mafias impliquées dans le trafic de drogues et de psychotropes. Cette problématique dépasse largement le cadre national. Elle concerne des réseaux structurés, mobiles, transfrontaliers, capables d’exploiter les failles des systèmes de contrôle, les routes maritimes, les circuits financiers et les connexions entre différentes formes de criminalité. Dans ce contexte, la coopération judiciaire devient un instrument indispensable pour remonter les filières, identifier les commanditaires, démanteler les réseaux et assurer la circulation des informations utiles aux enquêtes. Le ministre français a également fait état d’un travail de renseignement judiciaire entre les deux pays, notamment dans le cadre de la lutte contre certains réseaux impliqués dans le trafic de cocaïne. 

Sans entrer dans les détails, il a indiqué que des informations « très précieuses » avaient été échangées et que des demandes d’extradition avaient été formulées de part et d’autre. Cette référence au renseignement judiciaire est significative. Elle suggère que les deux pays entendent renforcer la dimension pratique de leur coopération, en s’appuyant sur des informations exploitables par les magistrats, les enquêteurs et les services compétents. Elle traduit également une prise de conscience commune face à des organisations criminelles dont les activités peuvent menacer à la fois la sécurité publique, la stabilité sociale et l’intégrité des institutions. 

Ce volet illustre la dimension sécuritaire de la coopération judiciaire. Les trafics transnationaux imposent aux États une coordination accrue, particulièrement lorsque les réseaux criminels exploitent les circulations humaines, commerciales et financières entre les deux rives de la Méditerranée. L’Algérie et la France sont confrontées, chacune dans son espace, à des formes de criminalité qui ne s’arrêtent pas aux frontières et qui nécessitent des réponses judiciaires coordonnées. En ce sens, la coopération algéro-française apparaît comme un instrument nécessaire face à des menaces qui dépassent les compétences isolées d’un seul État. Elle permet aussi de replacer la relation bilatérale dans une logique de sécurité partagée, où la lutte contre les trafics devient un terrain d’intérêt commun. 

Extraditions et dossiers sensibles 

Gérald Darmanin a révélé que la partie française avait demandé un certain nombre d’extraditions, tout comme l’Algérie en a demandé à la France. Ce point confirme que les échanges ont porté sur des dossiers judiciaires sensibles, engageant directement la souveraineté des deux États et la confiance entre leurs institutions. Les demandes d’extradition constituent souvent des procédures délicates, car elles mettent en jeu à la fois les exigences de la justice, les garanties procédurales, les droits des personnes concernées et les relations diplomatiques entre les pays impliqués. Leur évocation publique indique que les deux parties ont souhaité aborder ces questions de manière directe, dans le cadre d’un dialogue institutionnel structuré. 

Dans ce type de coopération, les extraditions constituent souvent un test de solidité de la relation bilatérale. Elles supposent un haut niveau de coordination entre les ministères de la Justice, les parquets, les autorités diplomatiques et les juridictions compétentes. Elles impliquent aussi que les deux pays parviennent à articuler leurs exigences judiciaires avec le respect de leurs cadres légaux respectifs. Pour Alger comme pour Paris, la question est donc moins de multiplier les annonces que d’assurer un traitement conforme au droit, rapide autant que possible, et fondé sur une confiance réciproque. Ce volet montre que la coopération judiciaire ne peut produire des résultats que si elle s’appuie sur des échanges réguliers, une documentation complète des dossiers et une volonté politique de ne pas laisser les procédures s’enliser. 

Justice civile, familles et protection des enfants 

Le ministre français a également évoqué un troisième volet de coopération, portant sur les domaines pénitentiaires et de la justice civile. Il a lié cette dimension aux réalités humaines qui unissent les deux pays, en rappelant l’existence de « très nombreuses familles » vivant de part et d’autre de la Méditerranée. Ce rappel introduit une dimension sociale et humaine dans une visite dominée par les questions pénales, financières et sécuritaires. Entre l’Algérie et la France, les liens familiaux, les situations de double résidence, les mariages mixtes, les séparations, les contentieux de garde ou les litiges civils transnationaux constituent une réalité quotidienne pour de nombreux citoyens. 

Cette coopération concerne notamment la protection des enfants, les situations familiales transnationales, les contentieux civils et les questions liées aux personnes détenues ou suivies par les institutions judiciaires. Derrière les grands dossiers de corruption ou de criminalité organisée, la relation judiciaire algéro-française touche ainsi à des situations concrètes vécues par des familles, des justiciables et des ressortissants des deux pays. La justice civile devient alors un espace essentiel de coordination, car elle conditionne la capacité des administrations à répondre à des situations humaines souvent complexes, sensibles et urgentes. En évoquant ce volet, Gérald Darmanin a souligné que la coopération judiciaire ne se limite pas aux grandes affaires d’État, mais concerne aussi la protection des droits, la sécurité juridique des familles et la prise en charge des situations individuelles. 

Des cas individuels évoqués au plus haut niveau 

Gérald Darmanin a par ailleurs indiqué avoir abordé « de nombreux cas individuels », dont celui du journaliste Christophe Gleize, actuellement incarcéré en Algérie,  à la demande du président Emmanuel Macron. Cette précision montre que certains dossiers particuliers demeurent suivis au plus haut niveau politique à Paris et peuvent s’inscrire dans l’agenda des échanges bilatéraux. Dans les relations entre États, ces cas individuels prennent souvent une dimension qui dépasse leur seule portée judiciaire ou administrative. Ils deviennent des sujets de dialogue diplomatique, parfois sensibles, nécessitant un traitement attentif, respectueux des procédures en vigueur et des souverainetés nationales. 

Sans détailler le contenu de ces discussions, le ministre français a tenu à remercier le président Abdelmadjid Tebboune pour le « très long échange » qu’il a eu avec lui. Il a insisté sur la nécessité de poursuivre le travail engagé afin de « renouer la confiance entre les deux pays qui se respectent ». Cette formule résume l’un des enjeux majeurs de la visite : au-delà des dossiers, il s’agit de rétablir une relation de travail suffisamment stable pour permettre aux institutions des deux pays de se parler, de traiter les demandes en cours et de construire des solutions concrètes. La référence au respect mutuel est, à cet égard, centrale. Elle renvoie à une exigence algérienne constante dans la relation avec la France : toute coopération durable doit s’inscrire dans un cadre d’égalité souveraine et de considération réciproque. 

Une réunion bilatérale avec Lotfi Boudjemaa 

Avant l’audience présidentielle, le ministre algérien de la Justice, Garde des Sceaux, Lotfi Boudjemaa, avait reçu son homologue français au siège du ministère. La rencontre s’est déroulée en présence de cadres des ministères de la Justice et des Affaires étrangères. Cette étape ministérielle a permis d’inscrire la visite dans un cadre institutionnel précis, en donnant aux deux départements de la Justice l’occasion d’examiner directement l’état de leurs relations et les dossiers nécessitant une coordination renforcée. Elle a également permis de préparer et d’approfondir les sujets abordés au plus haut niveau politique. 

Une séance d’entretiens bilatéraux s’est tenue avec les membres des délégations des deux pays. Elle a permis d’examiner l’état de la coopération entre les ministères de la Justice algérien et français dans les domaines juridique et judiciaire, ainsi que les voies et moyens de la consolider davantage. Une séance de travail devait ensuite réunir les magistrats accompagnant le ministre français et leurs homologues algériens pour examiner les dossiers bilatéraux liés à la coopération judiciaire. Cette organisation en plusieurs temps montre que les deux parties ont voulu donner à la visite une dimension pratique, en associant les responsables politiques, les hauts fonctionnaires et les magistrats directement concernés par les procédures. 

Cette méthode, associant discussions politiques, échanges ministériels et travaux entre magistrats, donne à la visite une architecture complète. Elle permet de passer du cadrage institutionnel au traitement technique des dossiers. C’est précisément cette articulation qui peut permettre à la coopération judiciaire de produire des avancées. Les dossiers évoqués — biens mal acquis, extraditions, criminalité organisée, coopération pénitentiaire, justice civile — ne peuvent être réglés par de simples déclarations. Ils supposent un suivi administratif, des échanges de pièces, des procédures coordonnées et une volonté de lever les blocages au cas par cas. La visite de Gérald Darmanin à Alger semble donc avoir été conçue comme une étape de relance, mais aussi comme une mise en mouvement des administrations compétentes. 

Une dynamique de confiance à reconstruire 

La visite de Gérald Darmanin à Alger s’inscrit dans une dynamique plus large de reprise du dialogue entre Alger et Paris. Après les déplacements de responsables français en Algérie et les signaux de réengagement sur plusieurs dossiers, la justice apparaît désormais comme l’un des terrains privilégiés d’une coopération utile. Elle offre un cadre où les deux pays peuvent agir sur des sujets concrets, mesurables et directement liés à leurs intérêts respectifs. La relance de la coopération judiciaire permet aussi de dépasser les postures strictement politiques, en ramenant la relation bilatérale vers des mécanismes de travail fondés sur les procédures, les institutions et les résultats. 

Le ministre français a d’ailleurs indiqué avoir invité son homologue algérien à se rendre en France, après la visite annoncée du ministre algérien de l’Intérieur. Cette séquence laisse entrevoir une volonté de structurer un agenda bilatéral plus régulier, autour de sujets concrets et sensibles : coopération judiciaire, sécurité, mobilité, familles, lutte contre la corruption et criminalité transnationale. Elle suggère aussi que les deux parties entendent inscrire leurs échanges dans la durée, en multipliant les rencontres ministérielles et les séances de travail spécialisées. Pour Paris comme pour Alger, l’enjeu consiste à transformer la reprise du dialogue en mécanismes durables, capables de résister aux tensions politiques et aux aléas de la relation bilatérale. 

La visite du Garde des Sceaux français à Alger aura mis en évidence une double exigence : traiter les dossiers judiciaires en suspens et reconstruire, par des résultats tangibles, une relation de confiance entre deux États liés par une histoire complexe, des intérêts communs et des réalités humaines profondément imbriquées. En plaçant les biens mal acquis, la criminalité organisée, les extraditions, la coopération pénitentiaire et la justice civile au centre des échanges, cette visite a donné un contenu précis à la relance recherchée. Elle montre que la relation algéro-française, souvent traversée par les mémoires et les tensions politiques, peut aussi se reconstruire par des chantiers pratiques, où le droit, la souveraineté et l’intérêt mutuel deviennent les instruments d’un dialogue nécessaire. 

H. N. A. 

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